«Dites à ce brave type que s'il ne cesse pas de faire la noce, il lui faudra échanger bientôt son nom célèbre contre un autre bien plus modeste.» Cette mise en garde de Staline s'adressait à l'un des héros les plus légendaires de l'Union soviétique: Alexei Stakhanov, l'homme dont le nom a servi à créer l'adjectif «stakhanoviste», désignant comme on sait un travailleur abattant avec enthousiasme bien plus que sa part de besogne. Pour avoir extrait, dans la nuit du 30 au 31 août 1935, 102 tonnes de charbon en 5 heures et 45 minutes – 14 fois la norme fixée par l'Etat – Stakhanov est devenu une icône de la propagande communiste et un homme comblé, avec accès à tous les privilèges de la nomenklatura. Mais pour la première fois, sa fille, Violetta Stakhanova, raconte dans la presse russe la vraie vie du héros, loin de l'idyllique biographie officielle.

Né en 1905 dans un village du sud de la Russie, Alexei Stakhanov sait à peine écrire, n'ayant fréquenté l'école «que trois hivers». En effet, il a passé toute son enfance et son adolescence «à labourer les champs, garder le bétail; il n'était pas rare que la famille mange du cygne ou de la poix mélangée à des cerises». Afin de fuir la famine, le jeune Stakhanov s'engage dans les mines de charbon du Donbass ukrainien. Il promet alors à ses sœurs de «revenir sur un cheval blanc».

En réalité, son fameux record relève de la mise en scène: une idée du responsable de la mine pour se faire avantageusement remarquer. Stakhanov a été choisi pour jouer le rôle du héros parce qu'il avait le profil parfait: jeune, costaud – 185 cm pour 105 kilos –, Russe, paysan. Mais il s'est fait aider par deux collègues qui étayaient la galerie à mesure qu'il extrayait le charbon, ce que les autorités ont toujours caché: habituellement le mineur devait étayer lui-même sa propre galerie, ce qui lui faisait perdre un temps considérable. Aussitôt pourtant, les honneurs pleuvent sur Stakhanov: il reçoit dès le 3 septembre un appartement meublé, son salaire est décuplé, il est admis comme membre du Parti communiste sans l'indispensable examen de passage.

Mais sa vie s'emballe. Sa première femme l'abandonne avec deux enfants pour entamer une liaison avec un policier, avant de mourir des suites d'un avortement clandestin. Lors d'un des multiples concerts d'écoliers donnés en son honneur, Stakhanov s'éprend d'une fille de 14 ans. Les parents, pour permettre ce mariage inespéré d'une petite paysanne avec le prestigieux héros, synonyme d'une vie incomparablement meilleure, maquillent la date de naissance sur les documents officiels. A la question de savoir si Stakhanov plaisait à la fillette, Violetta Stakhanova répond: «Ma mère n'avait pas le choix. Tout avait été décidé pour elle. Et puis elle était très pauvre, elle n'avait même pas de souliers.»

Dès 1936, la famille Stakhanov reçoit le droit de s'installer à Moscou et le mineur obtient un poste de haut fonctionnaire au Ministère du charbon, puis est nommé député du Soviet suprême. Avant d'attirer négativement l'attention: ses voisins – des personnages importants de la nomenklatura – se plaignent régulièrement de Stakhanov, qui joue de l'accordéon et chante des chansons d'ivrogne toute la nuit. Lors d'une bagarre à l'Hôtel Métropole, il brise une vitrine et perd, dans une autre rixe, sa veste avec toutes les décorations officielles épinglées ainsi que sa carte du parti. «Souvent, il recevait à la maison des paysans de sa région ou des ouvriers pour lesquels il avait réussi à débloquer des allocations au ministère», raconte Violetta. On imagine en effet l'ambiance.

Les Stakhanov sont invités régulièrement au Kremlin aux fêtes données par Staline, lors desquelles l'ancien mineur ne brille pas par son sens des mondanités. «Un soir, il demanda à un homme habillé en blanc de débarrasser la table. C'était un ambassadeur. Mon père s'est justifié en expliquant qu'au Kremlin, tous les hommes en blanc étaient des sommeliers», se souvient Violetta, qui raconte également le manque de goût de Stakhanov pour les événements culturels de la capitale. «Il essayait surtout d'éviter l'opéra, il n'allait au Bolchoï que lorsqu'il y était obligé, quand Staline assistait à la représentation, mais il s'endormait toujours avant la fin de l'ouverture.» Ce qui ne l'empêche pas de soigner son image: il fait teindre ses cheveux et sourcils roux en noir. Mais la chute n'est pas loin.

Après la mort de Staline, ses accrochages avec Khrouchtchev sont fréquents. Un jour, devant Khrouchtchev, Stakhanov jette sa carte du parti sur la table et s'enfuit en criant: «Je suis communiste dans l'âme et le resterai toujours.» En 1957, il est renvoyé dans le Donbass où il occupe divers postes obscurs dans des usines de charbon et se met à boire de plus en plus. Un jour, il épouse une jeune femme avec qui il s'était enivré toute la nuit. Sa femme officielle parviendra à faire annuler le mariage. Stakhanov connaîtra une mort absurde: dans l'hôpital psychiatrique où il est interné en 1977 pour des troubles cérébraux, il glisse sur des épluchures de pommes et se tue en heurtant de la tempe le coin d'une table. Qu'importe: aujourd'hui encore, la petite ville de Kadievka, où le fameux record fut établi, et rebaptisée Stakhanov, s'enorgueillit d'être la seule localité au monde à porter le nom d'un ouvrier.