Mardi dernier, 7h34, Intercity Berne - Genève.

Malgré le flot de pendulaires, le wagon fumeurs est à moitié vide: la direction des CFF, qui souligne qu'outre le confort des non-fumeurs, la décision a été motivée par le nombre de sièges supplémentaires gagnés, serait contente. Gabriella, 26 ans, qui fume depuis dix ans, serait presque reconnaissante. «Plus il y aura de règles et d'interdictions, plus ce sera facile d'arrêter.»

8h26, Intercity Fribourg - Genève aéroport.

Là encore, la voiture fumeurs est calme. Parfois, un voyageur passe la porte, fume sa cigarette et repart. Charles, 63 ans, s'est installé là mais «ça tombe mal, je voyage souvent en non fumeurs!» Il est en train d'arrêter, «alors, sur un trajet aussi court que Romont-Lausanne, ce ne sera pas une grande gêne». Il apprécie moins que les fumeurs soient «les boucs émissaires du moment. Cette manière de stigmatiser une catégorie de personnes me dérange: on dirait un chien qui a trouvé un os et qui ne le lâche pas.»

Anaëlle, 19 ans, aspire certes les bouffées de sa cigarette, mais comprend la décision; «l'endroit est si mal aéré que parfois, le wagon se transforme en aquarium de fumée, c'est horrible». Et les gares? «Ah non, avec le nombre de gens qui fument, il ne faut pas exagérer, les gares c'est quand même grand, l'air circule!»

Les gares, justement. Où, comme par mystère, la concentration de fumeurs semble toujours plus grande qu'ailleurs. A Genève, Manuela, la gérante du café Quai1 - quasi totalement fumeurs - souligne que «chez les clients, ça ronchonne». Ils devraient être nombreux à se presser dans son établissement dimanche. «Mais bon, moi, je fume, et dans le train, ça me dérange.»

Intercity Genève-Berne, 12h45.

Maria Hugen, serveuse au railbar de l'Intercity depuis cinq ans, attend dimanche avec impatience. «Au petit matin, tout le monde se précipite ici pour fumer, et moi j'étouffe, j'ai les yeux qui pleurent et je passe mon temps à laver les cendriers. Les contrôleurs rouspètent parce qu'on ouvre pour aérer, mais c'est invivable sinon! Les clients disent qu'ils ne viendront plus. Ben tant pis! Ceux qui ne viennent pas aujourd'hui à cause de la cigarette les remplaceront.»

Attablées, Louise, programmatrice radio, et Sylvie, architecte, remplissent allègrement un cendrier. «On profite jusqu'au bout!» Pour Louise, la cigarette dans le train, c'est, avant le travail, «le moment de se poser, avec le café, les journaux...» Ce «sas de décompression» qu'on lui supprime l'a décidée à arrêter de fumer. «Plutôt que de commencer le 1er janvier, ce sera le 11 décembre! Je pense que ça va m'aider à arrêter, même si ça m'embête de le dire, glisse-t-elle, les yeux pétillants. Je ne me vois pas tirer sur ma cigarette comme une folle avant de monter dans le train. Le geste était beau dans sa lenteur, il devient moche quand il est compulsif.»

Sylvie déplore que la Suisse tolérante ait fini par se plier aux normes antitabac en vigueur ailleurs, «même si les choses se font en douceur. Bon, 25 francs d'amende, ce n'est pas tellement cher...» Plus que la cigarette, le wagon fumeurs était aussi un monde à part. Elle regrette déjà ces voyageurs devenus des amis au fil des trajets quotidiens. «On se retrouve tous les ans pour une fondue aux Pâquis. Ça, on peut le dire, les fumeurs sont plus bons vivants que les non-fumeurs!» De l'intérêt inattendu du wagon fumeurs: Louise, elle, trouvait bien pratique de s'y réfugier quand elle n'avait pas envie «de se coltiner certaines personnes. On te fichait la paix. Je vais peut-être passer en première, tiens...» Assis non loin, Jacques, non-fumeur depuis toujours, écoute en souriant. «Si je suis là, c'est que la fumée ne me dérange pas. Mais la décision des CFF est la bonne, il faut juste ne pas culpabiliser les fumeurs.»

Dans le wagon fumeurs de première, Adelhaid Heiniger, qui retourne à Saint-Gall, est seule. Un moment à elle. «D'ailleurs, c'est surtout dans le train que je fume, chez moi, je me le suis interdit. Bon, on ne pourra plus: je ne vais quand même pas sauter au plafond? Je me demande juste si les toilettes seront occupées tout le temps. Si moi j'irai? Ah non, pas question, quel plaisir peut-on trouver à y fumer en douce?» Louis Gardella, chef de train, ne sait pas trop comment ça va se passer dimanche et s'il va devoir distribuer beaucoup d'amendes. «En attendant, moi qui suis non-fumeur, je suis très satisfait.»