Jeudi 8 octobre Carrie Bradshaw en a-t-elle seulement entendu parler? On parie que non. Idem pour ses copines stupides de la tête – et du talon. Les héroïnes de la série télévisée «Sex and the City», en effet, ne jurent que pas les créateurs de chaussures Manolo Blahnik et Jimmy Choo. A tel point que dans leur caquètement, le mot «Manolo» a fini par désigner un escarpins à talons. Je n’ai rien contre Manolo Blahnik. Au contraire. Mais quand même. Tout cela parce que cette semaine, à Paris, le chausseur suisse Walter Steiger inaugurait un nouvel atelier-boutique dédié exclusivement à la chaussure sur mesure, au 33 avenue de Matignon. Beaucoup, beaucoup de monde, jusque sur le trottoir. Une foule de gens chics et en noir («C’est un enterrement?», me demande un touriste pendant que je fais la queue), venus rendre visite au chausseur né à Genève il y a 73 ans et reconnaissable à ses lunettes très épaisses. L’occasion, aussi, pour Walter Steiger de parler du livre qui vient de sortir et qui raconte son odyssée: «Walter Steiger» de Francesco Frascari. On y retrouve l’histoire de ce chausseur de stars, fils d’un cordonnier de la Servette. Apprentissage. Stage chez Bally. Départ pour Londres (je résume). Les premiers succès portés par le Swinging London. La conquête du marché américain. L’admiration d’un Alaïa ou d’un Lagerfeld. Le lancement du talon dit «virgule». La starification de sa marque par les photographes Helmut Newton ou Steven Meisel. Walter Steiger a beau écrire, dans la préface de cette monographie, qu’il déteste les travellings arrière, ce panorama biographique – et surtout esthétique – est impressionnant. Mais ce qui m’a surtout intéressé – outre les illustrations qui racontent 40 ans de mode et de mise en scène du corps –, c’est une page qu’on appellera celle des lauriers venus des pairs. L’admiration «professionnelle» d’un Stéphane Kélian. L’hommage d’un Robert Clergerie: «C’est Walter Steiger qui m’a le plus marqué. C’est un vrai créateur. Il ne s’est jamais inspiré de personne». Roger Vivier, un autre grand sculpteur de chaussures, louant Walter pour son «architecture du soulier».Message reçu, Carrie?

Mercredi 7 octobre Le club des filles
A gauche: Céline. Au centre: Stella McCartney. A droite: Chloé (Alain Gil-Gonzalez/Trendspot) «Ces temps-ci, tout est tellement dur. Je ne me sens pas porter ce que je vois autour de moi, même si c’est très beau à regarder. Cela manque complètement de sentiment, il y a une lacune de romantisme dans l’air.» C’est Hannah MacGibbon qui parlait de la sorte dans le journal «WWD». Hannah MacGibbon est la nouvelle directrice de la marque Chloé. Ces dix dernières années, cette marque vénérée des fashionistas a vu se succéder 3 jeunes femmes à sa tête: Stella McCartney, Phoebe Philo et Hannah MacGibbon. La première, Stella McCartney a, depuis qu’elle a quitté Chloé, lancé sa marque avec succès. Sous son nom, elle marie luxe et éco-respect: pas de fourrure, pas de cuir, même pas pour les sacs ou les chaussures. Sa signature: réconcilier un luxe et une attitude responsable en dessinant des vêtements glamour qui relèvent vraiment d’aujourd’hui. Mélange de masculin-féminin, par exemple (c’est à Stella qu’on doit le retour en grâce de la veste d’homme, voire de la veste de smoking portée sur une robe, etc.). Sa collection pour le printemps 2010 déroule blouses à volants, robes en jean à boutons, chaussures à plateaux. Peace, love & elegance. La seconde, c’est Phoebe Philo. On en a déjà parlé sur ce site lundi, pour la première collection qu’elle a dessinée pour Céline. Résumé: Calme, féminité, sable et jais, luxe et parti pris. La troisième, c’est donc Hannah MacGibbon. C’est la moins connue des trois, même si sa collection actuellement en boutique a été déjà copiée partout. Grand manteaux-capes, bottes, pantalons taille haute carotte, blouses, une certaine idée de l’élégance soignée mais pas obsédée par les logos ni par les décorations. La collection Chloé présentée mardi à Paris continue sur cette lancée, avec des costumes d’homme brun pastel, des ampleurs, de très belles chemises. Une certaine idée du minimalisme, cheveux défaits mais sur hauts talons. Peut-être ces 3 personnalités, ces 3 femmes montrent-elles le chemin? Elles dessinent des vêtements élégants, racés, pas chichiteux pour deux sous. Elles ne sont pas obsédées par les sacs à main ni le statut social de leurs accessoires. Chez elles, la silhouette est un tout, pas une accumulation de trucs, de machins et de gimmicks décoratifs (fussent-ils sublimes). Peu de mythologie, de grands discours. Quand on voit débouler leurs mannequins, la première chose qu’on perçoit, c’est une personnalité, pas un look ni une façade vestimentaire. Ces 3 femmes et tant d’autres incarnent-elles l’élégance 2010, celle qui ne se vit pas comme un théâtre mais comme une forme de liberté? A demain, les Modistes et les Merveilleusophiles
Mardi 6 octobre Le Paris des ethnologisistes
(Alain Gil-Gonzalez/Trendspot) Combien en reste-t-il? Oui, combien? C’est comme cela qu’on parle, d’habitude, quand on recense les derniers représentants d’une tribu menacée par la déforestation ou la surexploitation pétrolière. Ici, c’est juste de défilés de mode qu’il s’agit. Plus précisément, de créateurs de mode qui puisent leur inspiration ailleurs que dans le passé de leur marque, ailleurs que dans les codes de l’élégance à l’Européenne. Alors, combien sont-il à ouvrir la fenêtre? Peu, très peu. Raison de plus pour zoomer, aujourd’hui, sur deux marques qui l’ont fait. Et plutôt bien. Dries Van Noten, primo. Pour les vêtements qui seront en vitrine le printemps prochain, le Belge a mis le cap sur Bali et sur l’Inde. Ou plutôt, il en est revenu avec des idées d’imprimés inspirés des ikats locaux, des suggestions de motifs dorés appliqués comme des sceaux sur des manteaux d’un rose délicatement passé. Le résultat est magnifique. Parce que même si les références ethniques sont évidentes, les imprimés asiatiques ont été subtilement retravaillés et parce que, surtout, les coupes sont 100% occidentales, légères, urbaines. Le tout fonctionne avec grâce. Surtout quand une pièce, come la jupe ci-dessus, est mariée avec des textures plus contemporaines et un bijou rappelant le début du XXe siècle. Paul Smith, en second. Le Britannique, qui a défilé à Londres, garde sa verve, son sens du décalage (costumes de garçonnes roses et chapeau melon) mais s’est embarqué, cette fois, pour l’Afrique de la sape et des marchés. Les tissus, les textures et les coupes restent dans le haut de gamme mais les motifs rappellent l’Afrique centrale, comme des souvenirs de boubous recyclés en jolies robes, souvent nouées ou drapées sous des colliers constitués de plusieurs bracelets de perles de bois. Là aussi, le plaisir visuel vient du travail graphique esthnicisant appliqué à des vêtements cousus à l’occidentale. C’est festif, pas compassé pour deux sous dans un contexte de défilés où les marques semblent obsédées par la peur du faux pas. De l’air! Réconciliant, really.
Lundi 5 octobre Akris, l’affaire des sacsl
(Alain Gil-Gonzalez/Trendspot) Akris se lance dans la course au sac. La marque suisse pilotée par Albert Kriemler, la maison d’hyperluxe au succès planétaire se réservait, jusqu’ici, au prêt-à-porter très haut de gamme féminin. A Paris, dimanche, la firme saint-galloise a présenté une gamme de sacs à main. Sur le marché encombré du it-bag qui semble générer moins d’hystérie consumériste qu’il y a 2 ans, Akris dispose de deux atouts, de deux singularités. Primo, tous ses sacs, ou presque sont de forme trapézoïdale. Deuzio, et c’est leur singularité, ces sacs sont en principe tous constitués de toile de crin. Akris a en effet acquis l’entreprise allemande Comtesse, spécialisée dans le crin de cheval et qui s’était noyée sous une banqueroute. Le résultat est très, très joli, et assorti à la sobriété du design helvétique. Grands sacs de docteur rigoristes, aimables fourre-tout aus coins supérieurs rabattus. Ravissantes pochettes joufflues. Et jusqu’à de minuscules baby-sacs du soir, dans lesquels glisser juste ses deux doigts. Ceux du V de victoire. Pour le reste de la collection présentée par Akris au Musée de l’Homme parisien, comment faire pour ne pas tomber dans l’accumulation de lauriers? Tons rouille, glacier, granit ou nuage. Jeux de transparences, cols en V, cardigans divins. Si l’allure est toujours aussi graphique, c’est beaucoup plus léger que d’habitude, avec des dos qui bouffent en liberté, des imprimés rouge ou roux délayés. Quand on les voit de face, une grande partie des outfits ne laissent pas deviner les surprises qu’elles réservent dans leur dos. Tout est classique et délicieux, jusqu’au trenchs revisités. Jusqu’aux bonnets de lingerie d’un gris oxygéné, qu’on devine par l’encolure en V des cachemires assortis. Alors, à quand une ligne de lingerie griffée Akris?
Jeudi 1er octobre Prada, c’était clair comme du cristal
Milan, c’est fini. J’ai failli écrire «Capri, c’est fini». Tellement j’ai vu, à Milan, de beautés insouciantes, des couleurs assorties au ciel et de robes taillées pour des vacances avec vue sur la mer. Regarder ailleurs, fermer les yeux pour oublier la crise, c’est une tactique, et il faut dire qu’à Milan, elle a donné de super-jolis fruits. Reste que si l’on fait le bilan des nouveautés, ce dernier est aussi mincelet que les filles qui défilaient chez Versace – c’est dire. La seule marque qui ait osé regarder de l’avant, qui ait empoigné de vrais parti-pris, c’était Prada. J’aime Prada. J’ai aimé son dernier défilé. Voici pourquoi. 1. Toutes les marques s’efforcent de gommer l’aspect bling-bling du luxe transalpin. Prada, au contraire s’est emparée du symbole du kistch bourgeois: le lustre en cristal. Et zou, des chaussures avec les pendentifs qu’on accroche à ces luminaires. Et hop, des tuniques entièrement constituées d’éclats de cristal. Ce n’était pas seulement drôlement ironique. C’était surtout beau, émouvant, même. 2. Toutes les marques, ou presque, puisent leurs références entre les années 50-70. Et Prada a fait défiler des blondes emperruquées un peu comme une Brigitte Bardot mais qui aurait la tête de traviole au lieu de faire sa demoiselle sage. Charmant et légèrement inquiétant.3. Toutes les marques, ou presque, ont pastellisé leurs imprimés, joué la carte du mignon, du correct, du bon ton. Prada, au contraire, a détourné des couchers de soleil et des cartes postales avec palmiers pour les recoloriser et en faire des manteaux ou des short pants. Bien vu. Et très beau à voir. 4. La plupart des marques surjouent une féminité tranquille, défilant toute en jambes nues et en décoletté plongeant. Prada, pour la première partie de sa collection estivale a revisité un vestiaire de garçonne taillé dans des matières très techniques et décliné dans des tons de costume masculin. La nostalgie, à quoi ça sert, déjà? 5. La plupart des marques, peu ou prou, surveillent Prada. Et Prada s’en fout. Rien que cela, dans le monde toujours plus aseptisé du prêt-à-porter de luxe, vaut son pesant de pendentifs de lustre de cristal.
Mercredi 30 septembre 2009 Lettre à Suzy Menkès
(Theo Creta/Trenspot) Chère Suzy, Vous êtes mon idole. Ou plutôt, non, vous êtes mon modèle. Un modèle inaccessible, aussi vrai que je ne serai jamais aussi célèbre que vous qui êtes la critique de mode la plus réputée du monde. Aussi vrai que j’écris pour Le Temps alors que vous officiez du haut du International Herald Tribune. La seule chose que je pourrais faire, pour vous ressembler un (tout) petit peu, ce serait de copier votre coiffure, mondialement connue à cause des cheveux que vous sculptez en forme de coque – ou de coquillage – au-dessus du crâne. Je pourrais. Je pourrais. Non, même pas ça, je suis quasi chauve. Chère Suzy, je m’adresse à vous et à votre auguste coiffure parce que vous avez écrit, en début de semaine, que les défilés milanais étaient, je résume, peuplés de bimbos cette année. «Blame it on Berlusconi», avez-vous ajouté, rendant Silvio-le-lifté responsable de la vulgarité télévisuelle qui aurait inondé les défilés. Et d’autres journalistes anglosaxons vous ont suivie, comme la rédactrice du Financial Times. Comme si les nuits olé-olé de Berlusconi et ses speakrines tarifées avaient déteint sur le luxe transalpin. Chère Suzy. Bien sûr, vous êtes toujours assise au premier rang, noblesse oblige. Et moi pas (enfin, super-rarement, à moins qu’il n’y ait que deux rangs de chaises, comme chez Bottega Veneta ou Missoni). Mais même du fond de la salle où je prends des notes myopes, je m’inscris en faux. Pas d’accord. J’ai vu peu de nouveautés, à Milan. Beaucoup de redites. Mais sur un mode charmant, doux, pastellisé, naturel. Et si nudité il y avait, celle-ci se cantonnait aux épaules et aux jambes, comme dans le très beau mais digne défilé Versace. Certes, les robes étaient courtes. Mais ne le sont-elles pas encore plus dans la rue? S’il fallait résumer la mode du pritemps 2010, je dirais les mots «nature», «luxe, calme, peace and love». J’ajouterais: Retour du militaire, plissés savants, blancs surnaturels. Même les bande-sons des défilés, qui sont sensées véhiculer le message de saison, cette années, donnaient davantage dans la mélodie attendrie que dans le «fuck me tender» tant entendu, entre 1995 et 2005. Même un Roberto Cavalli, pourtant connu pour sa sensualité hot couture, a déclaré qu’il changeait de registre. Ce qu’il a fait, oui, même lui, avec des robes ravissantes mais très pudiques. Alors, alors quoi? Alors je ne sais pas. Pour une fois, pour la première fois, Suzy, je doute. De vous. Même si je continuerai à acheter le Herald Tribune chaque mardi matin de l’année, rien que pour vous y retrouver. Ce que je vous recommande aussi, chers lecteurtrices. Alors quoi? Alors je repense à cette phrase de Christian Lacroix, que je cite de mémoire, à propos de la mode et des habits qui servent, sinon à nous habiller, du moins à stimuler nos éphémères visions: «La mode est une merveilleuse machine à produire des fictions là où certains ne voudraient voir que la réalité.» Autrement dit, tout est relatif, chère Suzy. Sauf, peut-être, l’exceptionnelle singularité de votre coiffure. Encore que.
Mardi 29 septembre 2009 Sandale et chaussette, le joli mariage
(Theo Creta/Trendspot) C’est la faute à Miuccia Prada. C’est la créatrice milanaise qui a popularisé un truc réservé jusqu’alors aux frileuses ou aux touristes teutonnes déportées, en chaussettes et sandales à velcro, de Mocheland. Depuis, la chaussette n’a plus cessé de se retrouver dans les collections de mode comme une manière de «casser» un look trop bourgeois. De même qu’on boucle une grosse ceinture militaire, par exemple, sur un manteau trop précieux. La plupart du temps, je trouve cela superjoli, les chaussettes qui tirebouchonnent dans les sandales ou les escarpins à talons. Peut-être parce que ça donne envie d’être tout de suite retirée, et que c’est une manière délicate de prendre à contre-pied la banalité du fétichisme. Si je vous en parle maintenant, c’est que la chaussette tirebouchonnant se retrouve encore plus souvent que d’habitude dans les défilés féminins de Milan. Burberry Prorsum, évidemment. Marni of course, qui l’ose avec la sandale plate. Albino et Antonio Marras (guêtre glissée sous le talon). Dolce & Gabbana. Dsquared2 – mais là, ça se comprend, puisque le défilé faisait très «Vlada fait du camping» et que les nuits sont fraîches même dans les mobilhome******. Pour conclure, deux ou trois conseils récoltés auprès de Juliane Monnin, styliste au magazine «Femina»: «Dépareiller la chaussure et la chaussette: chaussette qui tirebouchonne, oui, mais sur de très jolis souliers. Cette saison, opter plutôt pour une chaussette chair; ou noire et mariée à une jupe tailleur comme chez Dolce & Gabbana pour un côté businesswoman d’un nouveau genre. Surtout, jamais de chaussettes de sport dans des Birkenstock». La chaussette, truc de coquette, quoi.
Lundi 28 septembre 2009 Jil Sander, tout, naturellement
(Theo Creta/Trenspot) Woodstock. En plus hot. Et sans la boue. Ca se passe au-dessus de ma tête, sur des écrans qui ont été suspendus dans la salle du défilé Jil Sander. On y projette le film d’Antonioni «Zabriskie Point». Des amants qui se roulent dans la poussière. Des jeux de corps qui semblent revenir à une période d’avant le péché originel. D’avant les habits. D’avant la mode. Le défilé commence. Et tout de suite, les premiers modèles chassent cette «blasitude» qui tue plus vite le journaliste de mode que la grippe porcine. Ce soir, le Belge Raf Simons a signé pour la marque Jil Sander la collection que j’attendais. Je l’attendais parce que son défilé semble revenir à un état de nature lavé de la sophistication kitsch dans laquelle le luxe se complaît d’habitude. Les tons: beige, camel, poussière, coquille d’œuf, blanc, poudre de Sahara, noir parfois. Les matières: masculines (ou jugées telles), lins rigides, cotons enduits; ou féminines, mailles arachnéennes, résilles, filets. Défile le spectacle d’une perfection aboutie, comme ces vestes, hit futur, dont il ne reste que le fond, et dont la partie au-dessus du nombril s’est évanouie. A côté de ce travail qui relève presque de la couture, il y a des fentes ouvertes au cutter, des ourlets inachevés, des beautés inabouties. Le tout respire l’outdoor et le concept. L’instinct et la fragilité. Une forme de virginité.