Médias

Sur le Web, la guerre contre le mensonge va-t-elle tuer la satire?

Après l’élection de Donald Trump, Facebook et Google prennent des mesures pour lutter contre les fausses informations. Une démarche saluée mais qu’en est-il des sites satiriques? «The Onion» ou «Le Gorafi» pourraient en pâtir

Des effets visuels, du texte et une promesse: voici les «5 choses à savoir sur les conflits d’intérêts de Donald Trump». Postée sur Facebook, la vidéo revient en une minute sur les intérêts financiers du président élu. Un contenu journalistique pour aborder un sujet éminemment sérieux? Détrompez-vous.

Ultime question abordée dans la vidéo: «Comment Donald Trump peut-il rassurer les Américains au sujet de ses conflits d’intérêts?» Réponse: «En les encourageant à oublier leurs tracas dans une suite du luxueux hôtel Trump de Rio de Janeiro.» L’auteur de cette pastille humoristique qui comptabilise près de 500 000 vues? «The Onion». Le site d’information satirique est consulté par des millions d’Américains chaque jour. Appréciées des internautes, ses plaisanteries sont pourtant menacées.

Guerre aux fausses informations

Sur Facebook, la guerre aux fausses nouvelles est déclarée. «Nous savons que les gens veulent des informations exactes. Nous travaillons sur ce problème depuis longtemps et nous prenons cette responsabilité au sérieux», affirme Mark Zuckerberg, fondateur du plus grand réseau social du monde, dans un message posté sur son profil le 19 novembre. Trois jours plus tôt, une étude de l’universitaire canadien Craig Silvermann, patron de Buzzfeed Canada, montrait que l’audience des sites de désinformation dépassait sur Facebook celle des médias traditionnels.

Lire aussi: Sur Facebook, le mensonge est plus populaire que la vérité

Facebook, tout comme Google, promet de faciliter le signalement des contenus mensongers et de restreindre l’accès aux revenus publicitaires des plateformes de désinformation. Leur arme principale? De puissants algorithmes qui trient et hiérarchisent les informations. Ces mesures pourraient bien pénaliser les sites satiriques comme «The Onion» ou «Le Gorafi». En effet, ces plateformes détournent subtilement l’actualité pour susciter l’hilarité. Exemple? «110% des Américains assurent qu’ils continueront à faire confiance aux sondages», pouvait-on lire sur le site parodique français après l’élection surprise de Donald Trump.

Parodier n’est pas tromper

Pour «Le Gorafi», la frontière entre infos bidon et satire est nette. «Ces mesures visent les sites qui font de la désinformation, ce qui est différent de la satire. Mais nous avons l’adresse personnelle de la famille de Mark Zuckerberg. Il sait qu’à la moindre censure d’un article, il se met en danger», s’amuse un responsable du site. En Suisse, à la rédaction de «L’Alcazar» qui brocarde l’actualité valaisanne, on ne cache pas son inquiétude: «Selon nos estimations, plus de 70% de nos visites proviennent de Facebook autant dire que la disparition de nos publications du réseau social signifierait la mort de notre site.»

Nous souhaitons rire avec les internautes, et non pas les induire en erreur avec nos publications.

Richard Smith, responsable de la rédaction de «NewsThump»

«Notre satire porte un regard sur la société. On n’a jamais essayé de tromper qui que ce soit», observe de son côté le rédacteur en chef de «The Onion», Chad Knackers, au blog «The Media Briefing». Certains internautes se font tout de même berner. Selon le site satirique anglais «NewsThump», le secret réside dans la qualité d’écriture des faux articles. «Si une personne partage l’une de nos histoires en étant persuadée qu’elle est vraie, nous serions amusés. Mais nous verrions aussi cela comme un échec. Nous souhaitons rire avec les internautes, et non pas les induire en erreur avec nos publications», souligne Richard Smith, responsable de la rédaction.

Signaler la satire

«Les sites parodiques me font hurler de rire mais ils posent problème car ils introduisent une zone tampon entre l’information fournie par des médias professionnels, et ce qui relève du délire complotiste, estime Arnaud Mercier, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université Panthéon-Assas, à Paris. La frontière entre le vrai et le faux est ainsi brouillée.»

Pour le chercheur, Facebook doit assumer son rôle de média: «Il lui appartient de travailler la question de la responsabilité éditoriale. Le réseau social devrait labelliser une partie des contenus qui circulent, et non pas censurer les sites de désinformation.»

Lire aussi: Facebook doit assumer d’être devenu un média

Une idée qui reste au stade de l’expérimentation. «L’année dernière, Facebook a testé une étiquette pour signaler les contenus satiriques mais cette fonctionnalité n’a jamais été déployée. Pourtant, rien n’empêche de l’étendre et d’ajouter une étiquette similaire pour les fausses nouvelles», juge Richard Smith.

Et les lecteurs dans tout ça? A l’ère des réseaux sociaux, les jeunes adultes s’empressent de partager des articles avec leurs amis, sans toujours prendre le temps de contrôler la véracité des faits présentés. «Il est sans doute nécessaire de repenser l’éducation aux médias. Mais Facebook ne changera pas sa politique sans pression citoyenne», nuance Arnaud Mercier. Le réseau social est avant tout une entreprise commerciale qui «veut constituer une audience segmentable à volonté au service d’intérêts d’annonceurs et il a pour cela besoin de contenus suscitant de l’engagement», rappelle Olivier Ertzscheid, chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Nantes. Une mission parfaitement remplie par les sites de désinformation.

Publicité