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Les Welsches font rire les Alémaniques

Comment le duo satirique formé par Vincent Kucholl et Vincent Veillon séduit les Alémaniques

Les deux Vincent ont franchi la Sarine. Après une version en allemand de leur émission satirique 26 minutes fin mars, la SRF (Schweizer Radio und Fernsehen) reprend neuf épisodes du faux magazine d’actualité de Vincent Kucholl et Vincent Veillon, diffusé le samedi par la RTS. Cette fois, en version originale, avec sous-titres. Une phase test, en quelque sorte, pour voir si l’humour des Romands fait mouche en Suisse alémanique.

«L’émission spéciale a eu de bons échos. J’espérais qu’elle dépasse 100 000 spectateurs, elle en a réuni 120 000 à 22h30 – alors qu’on passait les play-off de hockey en même temps – plus quelques dizaines de milliers de vues sur internet. Alors, très spontanément, nous nous sommes dit: on reprend la version originale», explique Christoph Gebel, chef du divertissement de la SRF, qui a introduit le duo romand sur la chaîne publique. Objectif: amener plus de comédie à l’antenne et créer un pont entre les régions. «La cohésion nationale fait aussi partie des objectifs poursuivis par la SSR», ajoute Christoph Gebel.

Déjà un fan-club alémanique

Mais, avant leur découverte par la SRF, Vincent Kucholl et Vincent Veillon avaient déjà un petit groupe de fans outre-Sarine plutôt formé d’intellectuels cultivés et urbains, qui dévorent leurs sketches semaine après semaine sur internet. Le journaliste zurichois du Tages-Anzeiger Nicola Brusa suit l’évolution du duo depuis ses débuts à la radio. «Je le dis à tous mes amis Zurichois: ça vaut la peine d’utiliser votre français scolaire pour regarder 26 minutes. Ils ont une qualité d’humour qu’on trouve rarement en Suisse».

Qu’est-ce qui plaît aux Alémaniques, chez ces comiques qui ne ratent pas une occasion de se moquer d’eux? «Ils savent se montrer méchant et audacieux», estime Nicola Brusa. Ces spectateurs d’outre-sarine jubilent surtout de la caricature qu’on leur tend en miroir. Ils n’ont pourtant pas le beau rôle. Les personnages les plus détestables inventés par les deux Vincent ont l’accent alémanique, que ce soit le cynique patron de Novartis Reto Zenhäusern, ou le lieutenant-colonel Karl-Heinz Inäbnit.

Des caractères à dimension universelle

Pas sûr que le public alémanique saisisse toutes les subtilités d’un Gilles Surchat, Jurassien incompris et malheureux. Mais la dimension «helvétique» du cortège des caractères de 26 minutes séduit: «Quand le Zurichois Monsieur Staub explique aux Romands pourquoi il faut licencier et comment faire du bon business, c’est pas seulement une parodie du Suisse allemand. Le manager est un personnage que nous connaissons tous et que nous adorons détester, nous aussi», souligne Nicola Brusa. Pour Vincent Kucholl, l’autodérision est une capacité également partagée des deux côtés du Röstigraben: «Que l’on se moque d’une région ou d’un groupe social, ce sont souvent les premiers concernés qui en redemandent».

«Tous les Suisses peuvent comprendre leur caricature du professeur, du banquier ou du militaire», renchérit Christoph Gebel. Même en VO avec sous-titres? «Nous passons déjà des shows en anglais avec sous-titres en allemand et cela fonctionne très bien», répond le chef du divertissement.

«La satire fonctionne le mieux d’où elle vient»

Dans la profession, certains doutent toutefois qu’un comédien puisse séduire, au-delà de l’effet de surprise, un grand public dont ils ne partagent pas l’idiome. «La satire fonctionne le mieux d’où elle vient», estime Viktor Giacobbo, le plus célèbre des humoristes alémaniques. Aux yeux du Zurichois, l’humour ne connaît pas de frontière géographique. «Mais le Röstigraben existe à cause de la langue. Quand je parodie une Italienne, ça fonctionne ici, mais ça ferait un bide en Italie», dit-il.

Les exemples de passage de frontières sont rares, en Suisse. Et d’autant plus marquants. Il y a Emil, bien sûr, revenu, à 84 ans, faire rire dans son français teinté de schwyzerdütsch en début d’année. Parmi les autres Romands ayant osé l’aventure en terres alémaniques: le showman Karim Slama. Ou encore Carlos Henriquez* et son «spectacle qui brise les frontières» «I bi nüt vo hie», une centaine de dates au compteur.

Et Joseph Gorgoni alias Marie-Thérèse Porchet, embarqué en 2010 dans une tournée avec le cirque Knie dans les régions germanophones. Il avait réalisé l’exploit d’apprendre son texte en dialecte, sans connaissances préalables de la langue. «Joseph Gorgoni avait conçu tout son programme pour un public germanophone. Il racontait l’histoire d’un Welsch qui vient en Suisse alémanique et ça a super bien fonctionné, se souvient Viktor Giacobbo. La caricature de l’autre offre un ressort comique fantastique». Difficile d’y échapper.

En quête des nouvelles stars alémanique

La Suisse alémanique manque-t-elle à ce point d’humoristes, qu’elle doit se tourner vers sa sœur Romande pour lui emprunter ses fleurons? Ne dites surtout pas cela à Viktor Giacobbo: «La relève alémanique existe et elle est bien vivante! Elle est chaque semaine sur scène mais pour la voir, il faut venir au théâtre. Hélas, elle n’est pas mise en avant par la SRF», s’exclame celui dont l’émission Giacobbo & Müller, une institution en Suisse alémanique, s’est terminée en décembre dernier, laissant tous les dimanches soir des milliers de spectateurs orphelins de leur show préféré.

«Nos grandes vedettes ont pris leur retraite et nous sommes en phase de transition. La nouvelle génération est là, rétorque Chritoph Gebel. Mais elle n’est pas encore prête à prendre des plages de grande écoute. Elle doit d’abord faire ses armes. D’ici deux à trois ans, nous aurons trouvé l’équivalent alémanique de 26 minutes».

*http://www.carlos.li/fre

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