Ce n'était qu'un caillou parmi des milliers d'autres, dans les déblais d'une mine désaffectée du nord du Mexique. Un simple quartz blanc avec une face brunie. Mais il ne faut jamais se fier aux apparences. Six ans après sa découverte, le minéralogiste lausannois Stefan Ansermet se souvient encore avec émotion du moment où il l'a ramassé, puis ouvert d'un grand coup de marteau. Car la pierre abritait un trésor: une «espèce minérale» inconnue, qui s'apprête à être définitivement adoptée cet automne par la communauté scientifique.

Tout a commencé en février 2002. Stefan Ansermet, qui se trouve alors à Tucson, en Arizona, avec deux amis, ne peut s'empêcher de lorgner vers le sud, au-delà de la frontière mexicaine. Là, dans les montagnes semi-désertiques de l'Etat de Sonora, à proximité de la ville de Moctezuma, s'étend l'un des sites les plus riches du monde en espèces minérales. Ce que les connaisseurs appellent un «hotspot de la géodiversité» (comme les biologistes parlent de «point chaud de la biodiversité»): les anciennes mines d'or et de tellure de Bambolla et Bambollita.

N'y tenant plus, les trois amis louent une voiture tout-terrain, qu'ils remplissent de vivres et de matériel de camping, puis franchissent la frontière... pour se perdre dans le désert. «Nous avons passé une journée à tourner en rond, se souvient le Lausannois. Les deux mines ayant été abandonnées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la piste qui y mène a eu tout le temps de s'effacer. Et l'endroit est resté extraordinairement sauvage. Des heures durant, nous n'y avons croisé que quelques Indiens. Sans qu'ils nous soient d'un grand secours. Les indications qu'ils nous donnaient s'avéraient particulièrement fantaisistes.»

Qu'importe! Les mines, logées à 1000 mètres d'altitude, sont finalement atteintes. Et le groupe peut se mettre au travail. «Chacun a sa méthode, confie Stefan Ansermet. La mienne consiste à ramper sur le sol du lever au coucher du soleil et à fourrer dans un sac tous les minéraux qui me paraissent intéressants. Le soir, je reprends ces matériaux un à un pour les briser, puis les examiner à la loupe. Le 8 février, j'ai pris ce quartz blanc et lui ai asséné un grand coup de marteau pour obtenir une cassure fraîche. A l'intérieur gisait un minéral cristallin de couleur brune, dont je n'avais jamais entendu parler. Et j'ai eu aussitôt le sentiment que c'était là une espèce nouvelle.»

Il restait à confirmer cette impression. «Une espèce se caractérise par sa composition chimique, à savoir la présence de certains atomes dans certaines proportions, et sa structure cristalline, soit un agencement particulier de ces éléments», explique Bernard Grobéty, professeur de minéralogie et de pétrographie à l'Université de Fribourg et représentant en Suisse de l'Association minéralogique internationale (IMA), l'instance supérieure en matière de répertoire et de classification.

C'est au Musée de géologie de Lausanne, auquel Stefan Ansermet est rattaché, qu'est revenue la tâche de plonger dans les secrets du mystérieux minéral. «Sa composition chimique était très intéressante, se souvient le conservateur de l'institution, Nicolas Meisser. Cette matière est composée à part égale de calcium, de manganèse et de tellure. Ces différents éléments se retrouvent bien dans un autre cas mais pas dans la même proportion. Nous étions alors à peu près sûrs d'avoir affaire à une espèce nouvelle. Pour l'être tout à fait cependant nous avons encore étudié son système cristallin, ce qui nous a permis de confirmer qu'effectivement il n'avait pas son pareil.»

Un événement. L'homme n'a répertorié à ce jour qu'un peu plus de 4000 espèces de minéraux contre près de deux millions d'espèces animales ou végétales. C'est dire que les découvertes sont beaucoup plus rares dans le premier cas (20 en moyenne par an) que dans le second (16000).

Mais il ne suffit pas de trouver une nouvelle espèce pour l'inscrire dans la connaissance scientifique. Encore faut-il la valider auprès de l'IMA en en faisant une description complète, donc en recueillant des informations très pointues sur sa densité, ses propriétés optiques, etc. Ce qui a obligé le Musée géologique de Lausanne à recourir au synchrotron de Grenoble (ESRF), un accélérateur de particules capable de déterminer la structure interne de la matière.

Le processus de validation est aujourd'hui à bout touchant. L'IMA a non seulement reconnu l'an dernier la nouvelle espèce, elle a également accepté de la baptiser xocolatlite, comme cela lui était proposé. Un nom clin d'œil dont les trois premières syllabes font autant référence à sa couleur qu'à la nationalité de ses découvreurs, tandis que sa terminaison rappelle le pays où il a été déniché.

Il ne reste plus qu'une étape aux deux Lausannois: la parution de l'article scientifique qu'ils ont consacré au sujet dans la revue de référence de la profession, l'American Mineralogist. Après six années d'efforts, ce ne serait plus qu'une question de mois, peut-être même de semaines selon Nicolas Meisser. Qui promet que sitôt après quelques morceaux de xocolatlite trouveront place dans les vitrines de son musée. Offerts, pour la toute première fois, à la curiosité publique.