Dans Cinquante Nuances de Grey, il faut attendre la page 273 (édition anglaise) pour se rincer l’imagination avec la première fessée. Vous n’avez pas envie de patienter? Vous aspirez, du point de vue littéraire, à quelque chose de plus consistant que le best-seller d’E. L. James? Alors lisez Le Manoir d’Emma Cavalier*.

Publié l’an dernier à Paris, le premier roman de cette bibliothécaire de 35 ans à la voix très douce présente, malgré son décor vieille France et son style élégant, de grandes similitudes avec la trilogie étasunienne (oui, Cinquante nuances… est suivi de deux autres tomes, où le couple se retrouve pour le «happy end»): il intègre le maniement du fouet dans le roman d’amour d’un couple comme les autres.

Désormais normalisé, le SM (comme sado-masochisme) se veut aujourd’hui «sain, sûr et consensuel», explique l’auteure du Manoir. On est loin du subversif Marquis de Sade. Mais à entendre cette connaisseuse, on comprend mieux pourquoi, à l’heure où triomphe l’idée de l’individu en maître absolu de son destin, tant de gens aspirent à perdre le contrôle.

Le Temps: Comment expliquez-vous le succès de «Cinquante Nuances de Grey?»

Emma Cavalier: Comme beaucoup de best-sellers, c’est un livre écrit dans une langue très simple, ce qui le rend accessible à des lecteurs qui ne sont pas forcément de grands consommateurs de littérature. La trame est celle, linéaire et formatée, de la comédie romantique. La composante SM vient pimenter la chose mais avec la caution de la bien-pensance: si Christian, le prince charmant à la cravache, a ce côté sombre, c’est parce qu’il a été abusé dans son enfance. Je ne crois pas qu’un roman comme le mien, où ce type de sexualité est d’emblée présenté comme légitime, aurait pu avoir le même succès.

– Pourtant il y a des similitudes entre les deux livres: ils racontent une histoire d’amour…

– C’est vrai. Et c’est ce que mes lecteurs me disent avoir apprécié: la plupart des romans SM, à commencer par Histoire d’O, racontent des histoires très noires, souvent violentes, dont les héros sont de vrais cinglés, sadiques et criminels. Dans la réalité, ce genre de cas limite est très minoritaire. Le Manoir, tout comme Cinquante Nuances de Grey, montre le SM sous un jour plus réaliste: la plupart des gens le vivent comme un jeu de rôle, parfaitement compatible avec une relation respectueuse entre les partenaires, et pratiqué dans le respect strict de l’intégrité et de la sécurité des personnes.

– Un respect très réglementé: dans les deux livres, les héroïnes signent un contrat détaillé, qui définit combien d’heures par semaine elles seront disponibles, pour subir des sévices avec quel accessoire, sur quelles parties du corps… De tels contrats existent-ils dans la réalité?

– Oui. Ils ont été mis au point à partir des années 1960 par les adeptes du SM aux Etats-Unis. Ils visent à marquer une claire différence entre le SM et une quelconque forme de viol ou d’abus. Ils mettent l’accent sur le fait que, pour les deux partenaires, il s’agit d’actes pleinement consentis. On parle de SM «safe, sure and consensual»: sain, sûr et consensuel.

– Les Etats-uniens auraient-ils judiciarisé même le SM?

– Non: ces contrats n’ont aucune valeur juridique. Mais il s’agit bel et bien d’une forme de régulation de la libération de la sexualité.

– Drôle de libération! Le slogan de 1968 nous invitait à «jouir sans entraves». Les entraves morales sont tombées mais on les a remplacées par des colliers de chien. On ne peut pas vivre sans entraves, c’est cela que dit le succès du SM?

– La quête de l’adepte est tout autre: pour lui, il s’agit bel et bien de prouver que tout est possible. Qu’il peut s’aventurer jusque dans les recoins les plus sombres de l’être humain et même là, trouver du plaisir.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans le SM?

– Je le vois comme une manière exacerbée de considérer le couple, une sorte de métaphore des rapports de pouvoir qui existent dans presque toutes les relations, même celles dites «normales». J’aime aussi l’idée qu’il s’agit d’une sexualité très cérébrale.

– Ah, bon?

– Dans les scénarios SM, ce qui est crucial, c’est moins l’acte lui-même que la tension créée par l’attente, l’anticipation, le cérémonial. L’équilibre, aussi, entre la peur et le désir. D’où l’importance du contrat, qui définit les termes du rituel. Pour le dominant, le plaisir qu’il retire de la sensation de pouvoir est également plus psychologique qu’autre chose. Et puis, il y a cette question plus complexe qu’il n’y paraît: à ce jeu-là, qui domine qui? Car le SM repose sur un grand paradoxe: c’est celui qui a le pouvoir qui fait tout le boulot!

– Vous parlez d’un travail! Faire mal et y prendre plaisir…

– C’est plus compliqué que ça: si la douleur que le dominant inflige n’excite pas le soumis, pour lui, le jeu n’est pas réussi. L’argument de puissance du maître, c’est de donner du plaisir, en dosant au plus près la douleur et les caresses. Cela demande beaucoup d’empathie, un énorme travail et une dépense d’énergie considérable. Ce n’est pas un hasard si, sur la scène SM, il y a plus d’aspirants soumis que d’aspirants dominants!

– Voilà qui explique le marché florissant des domina tarifées. Mais pourquoi voit-on surtout des femmes dans ce rôle, donnant le fouet à des clients masculins? La soumission est-elle d’abord une affaire d’hommes?

– Je ne sais pas. Je crois plutôt que les femmes dominatrices sont plus difficiles à trouver dans la vraie vie et qu’un homme dominant n’a aucune peine à trouver une soumise.

– Est-il vrai que le rôle du soumis est particulièrement prisé par les hommes de pouvoir?

– Il semble que oui. En tout cas, on trouve à cette place beaucoup de juges, de médecins, de chefs d’entreprise, de professionnels assumant de lourdes responsabilités. Ce à quoi ils aspirent, c’est ne plus décider de rien, se laisser faire, lâcher prise.

– Mais aussi avoir mal. Le rapport entre douleur et plaisir n’est-il pas le fondement du SM?

– Cela dépend. Il y a aussi le SM sans douleur, qui met l’accent sur la mise en scène de soumission. Dans les deux cas, le soumis aime l’idée de perdre le contrôle.

– Parlons quand même de la douleur. Comment peut-on aimer avoir mal?

– Ce n’est pas la douleur en elle-même qui est recherchée, plutôt l’exploration de la zone grise qui existe entre douleur et plaisir. C’est un fait médicalement attesté que le corps, pour se défendre de la douleur, sécrète des endorphines, c’est-à-dire, en somme, transforme cette douleur en plaisir.

– Les mêmes endorphines qui font courir les joggeurs?

– Exactement les mêmes. Ce n’est pas pour rien que le sport engendre des comportements addictifs.

– C’est ce que j’ai toujours dit: faut être maso…

– (Rires.)

* «Le Manoir» d’Emma Cavalier. Ed. Blanche, 297 p.

Le contrat met l’accent sur le fait que, pour les deux partenaires, il s’agit d’actes pleinement consentis. On parle de SM «safe, sure and consensual»: sain, sûr et consensuel  ,,

Emma Cavalier Auteure du «Manoir»