Ce vendredi 17 janvier, il file à Davos pour le World Economic Forum (WEF), qui n’ouvre que… le 21. Serait-il à ce point impatient? «Non, répond-il. Il y a le Davos très officiel avec les conférences et puis le Davos moins connu, qui draine des centaines de jeunes venus du monde entier.» Un on et un off, en quelque sorte? Yannick Heiniger préfère user de cette métaphore potagère: «Davos est comme un oignon avec plein de pelures.» Il se rendra ainsi à une session liée au climat où Greta Thunberg est attendue.

«Le WEF s’est démocratisé, il donne désormais accès à des jeunes au cœur de l’oignon. Il y a une possibilité d’asseoir autour de la même table des gens venus d’horizons très différents. On peut y parler de plastiques qui polluent les océans avec des décideurs de multinationales ou de gouvernements.»

Yannick Heiniger est le coordinateur des Global Shapers genevois. Cette communauté regroupe au total 10 000 jeunes de moins de 33 ans dans 154 pays et 400 villes (ou hubs). Klaus Schwab, le fondateur du WEF, en fut l’initiateur en 2011, sur la lancée des Printemps arabes, «afin que les jeunes prennent la parole pour bâtir le monde qui sera le leur». Le hub de Genève possède une trentaine de membres issus essentiellement de la Genève internationale, des écoles privées, de start-up.

De la parole aux actes

Une réunion par mois, des discussions autour des atteintes à la biodiversité, des discriminations faites aux femmes, des inégalités sociales ou raciales. Mais il s’agit aussi de mettre les mains dans le cambouis, de passer de la parole aux actes. C’est là un principe fondateur: les projets doivent avoir un rayon d’action local même s’ils font ensuite l’objet d’échanges à l’échelle mondiale. Le mercredi, ils sont ainsi plusieurs Global Shapers à se retrouver et cuisiner pour une trentaine de personnes.

Yannick explique: «Les plats sont basiques mais les bénéficiaires, des gens à la rue accueillis par l’Armée du Salut, sont très reconnaissants. On sert environ 700 repas par an.» Lutte aussi contre la pollution électronique: «La Suisse est le deuxième producteur de déchets du monde, on recense dans beaucoup de foyers au moins trois ordinateurs et encore plus de téléphones mobiles. Depuis 2015, on en a récupéré environ un millier, on les a stockés dans une cave et on les offre à des associations qui en ont besoin à Genève. Une entreprise nous aide en assurant le nettoyage de ces ordinateurs avant qu’ils ne soient remis.»

Yannick Heiniger a développé très tôt ce qu’il nomme «une forme d’empathie». Il y eut, enfant, ce bégaiement handicapant qui l’a rendu vulnérable et humble, qu’il a au final surmonté grâce à la musique et au rap. Il y a surtout Armand, ce grand-père chéri, pasteur parti avec son épouse Heidi au Laos en 1954 pour travailler avec les lépreux. Tous deux ont embarqué à Marseille dans un bateau rempli de soldats français envoyés se battre en Indochine. Le couple est resté seize années là-bas. «Les bouddhistes jugeaient que la lèpre était une forme de punition et que les malades auraient ensuite un accès à une autre vie meilleure que la précédente.»

Du riz laotien pour Noël

Armand et Heidi sont revenus en Suisse avec cinq enfants, tous conçus là-bas. «A Noël, toute la famille mange du riz laotien et des rouleaux de printemps», dit Yannick. Il rêve d’accompagner son grand-père là-bas. Ça se fera peut-être en 2020. Il qualifie son enfance de très belle, entouré qu’il était de ses parents, son frère et ses sœurs. Il se voit alors journaliste ou politicien. Fait Sciences Po à Genève puis socio-éco à Lausanne. Une année à Las Vegas en 2007 en pleine crise financière. Il est le témoin de l’ascension de Barack Obama et de l’émergence des réseaux sociaux. Puis New York, un poste au consulat suisse en qualité de stagiaire pour les affaires économiques et culturelles.

Ensuite, il y a eu le Burundi, dans la région des Grands Lacs. «Ils font le meilleur café du monde, je suis allé soutenir un programme qui vient en aide à une vingtaine de petits producteurs», précise-t-il. Retour en Suisse. En 2013, il postule au CICR et, pendant cinq ans, crée des ponts entre différents secteurs et l’industrie pour aider les populations en guerre. Partenariat par exemple entre le CICR et l’EPFL.

L’effervescence du WEF

Il occupe désormais un poste au sein du bureau pour la transformation digitale. «Notre défi est de nous assurer que la manière dont le CICR utilise les technologies permet de mieux répondre aux besoins tout en soutenant le mandat d’indépendance et de neutralité. Cela implique un dialogue par exemple avec les entreprises en Suisse et à la Silicon Valley sur la place de l’humain dans le développement des technologies et l’apparition de nouveaux risques liés à leur utilisation dans les zones de guerre.»

Il se réjouit de se rendre à Davos. Pour l’effervescence, les conférences qui s’enchaînent, la marche du monde en débat. Mais surtout pour les Global Shapers venus de loin. «Savez-vous qu’il y a un hub à Kakuma au Kenya, dans un des plus grands camps de réfugiés du monde? Il y en a aussi à Soweto, à San Salvador et… au Laos.»


Profil

1987 Naissance à Genève.

2006 Etudes en sciences politiques à Genève.

2013 Est recruté par le CICR.

2019 Coordinateur des Global Shapers de Genève.