«Une caisse de résonance où se déploie la beauté de la langue»: c’est ainsi que Yasmina Foehr-Janssens décrit l’ancien français, cette langue mouvante et parfois abrupte qui ne lui a jamais paru étrangère. Professeure de littérature française médiévale à la Faculté des lettres de l’Université de Genève, la chercheuse s’intéresse aux rapports de genre et à la représentation des femmes dans les textes. Figure de la veuve et de la fiancée en fuite, mais aussi nudité, voile ou encore dimension politique de l’allaitement: autant de domaines où le regard sur le Moyen Age se révèle déroutant, parfois brûlant d’actualité.

Pour la jeune femme d’origine belge, née à Paris dans un milieu lettré, la littérature a toujours été une passion. De Freud à Simone de Beauvoir, un foyer intime en constante ébullition. Pas question toutefois d’en faire son métier. Débarquée à Genève avec ses parents en 1973, Yasmina Foehr-Janssens entame donc des études en pharmacie avant de se rendre à l’évidence: les mots monopolisent son attention.

Elle se tourne alors vers le français et plus particulièrement la littérature médiévale. «Contrairement aux idées reçues, cette littérature, découverte grâce à des professeurs inspirés, se révèle audacieuse, très inventive sur le plan narratif, souligne la chercheuse au débit vif et précis. Comme elle n’est pas corsetée par des règles, elle est très libre, elle se joue des significations, modifie les graphies pour créer la rime.»

Misogynie évacuée

En 1992, elle soutient une thèse de doctorat sur la poétique dans Le Roman des sept sages de Rome (XIIe siècle). «Ce récit, qui reproduit l’histoire de Phèdre, donne à voir la femme accusatrice et menteuse, qui jette le discrédit sur son sexe», détaille Yasmina Foehr-Janssens, qui ne prend en compte la dimension misogyne du texte que lors de sa soutenance. «A l’époque, questionner la misogynie paraissait incongru, tant la passion pour la littérature était pensée sur le modèle de l’amour d’un homme pour une femme.»

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Lancée dans sa carrière académique, la chercheuse, entre-temps devenue mère, est confrontée pour la première fois au plafond de verre. «Jusqu’ici, j’étais persuadée que la qualité de mon travail, de mon investissement, suffirait à m’ouvrir les portes, raconte-t-elle. Je n’avais pas été habituée à devoir m’imposer ni à exprimer des ambitions.» Autour d’elle, les femmes, et encore davantage les mères, sont minoritaires. Face aux doutes de certains de ses collègues, la jeune chercheuse met un point d’honneur à travailler à plein temps. Un sacrifice? Plutôt une posture féministe!

En 2001, elle participe à la création du premier enseignement en études genre pour la Faculté des lettres. La représentation des femmes dans la littérature est entre-temps devenue l’un de ses sujets d’étude majeurs. Elle s’intéresse notamment à la figure de la veuve, cette femme indépendante, libérée de ses fonctions sexuelles qui incarne une forme de maturité et de sagesse. «Par rapport à la chanson de geste, qui incarne la virilité, les récits de femmes éprouvées étaient peu considérés, souligne-t-elle. Les étudier était aussi une manière de les réhabiliter.»

Paroxysme du genre: Christine de Pizan (1364-1430) qui s’appuie sur le statut de veuve pour devenir écrivain. «Cette position la virilise et lui confère des prérogatives inédites. Elle doit accéder au savoir pour subvenir à ses besoins.» La présence des femmes en littérature, une évidence? Sans nul doute. Yasmina Foehr-Janssens rappelle que, jusqu’à la fin du Moyen Age, de nombreux textes ne sont pas signés. «Comme le postule Virginia Woolf, derrière chaque texte anonyme, il se peut qu’il y ait une femme.»

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Sa recherche prend un tour toujours plus collaboratif. De 2013 à 2017, elle anime un projet de recherche interdisciplinaire sur la dimension culturelle et politique de l’allaitement. Loin d’être l’apanage des femmes, le geste nourricier peut être investi par des figures masculines dans la littérature médiévale. «Dans certains manuscrits, la louve de Rome disparaît au profit d’un lion qui nourrit les nouveau-nés nobles. Le don du lait par un homme est pensé comme une métaphore de la royauté.»

Le clash sur le voile

En 2013, elle a consacré, avec deux collègues, un vaste colloque à la question du voile, objet de multiples fantasmes et instrumentalisations. «Nous voulions montrer que le voile n’est pas seulement l’apanage de l’islam, il fait partie intégrante de la tradition occidentale, rappelle-t-elle. C’est avant tout la lecture chrétienne du voile comme signe religieux qui, dans la rencontre avec l’islam, a créé le clash.» Désireuse de laisser aux femmes la liberté de se vêtir, elle s’est récemment prononcée contre l’interdiction de la burqa.

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Alors que le débat s’enflamme sur l’écriture inclusive, Yasmina Foehr-Janssens rappelle que la prééminence du masculin date du XVIIe siècle seulement. «Dans la société d’Ancien Régime, le genre est pondéré par deux statuts: le rang et la position dans le mariage. Depuis la Révolution française et la construction d’une société égalitaire, les distinctions sociales se sont atténuées, mais le genre, lui, n’a cessé de gagner en importance.»


Profil

1960 Naissance à Paris.

1992 Thèse de doctorat.

2001 Création du premier cours en études genre pour la Faculté des lettres de l’Université de Genève.

2013-2017 Projet de recherche «Lactation in History» sur l’histoire politique et culturelle de l’allaitement.

2015 Publication collective sur le voile: «Voile, corps et pudeur, approches historiques et anthropologiques».


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