Mobilisation

Le youtubeur, porte-étendard fragile du climat

Les stars des réseaux sociaux sont nombreuses à vouloir sauver la planète. Un engagement qui n’est pas sans risque pour des personnalités pétries de contradictions. Mais le message infuse dans la société, au moment où les jeunes descendent dans la rue pour le climat

«Ça devient irrespirable et anxiogène.» La youtubeuse EnjoyPhoenix a rompu en janvier avec une pratique fâcheuse: l’envoi massif de produits de beauté sur son lieu de travail. Avec plus de trois millions d’abonnés, la jeune femme est une cible de choix pour les marques de cosmétique. Au point de crouler sous les mascaras et rouges à lèvres. Des nouveautés qui terminent à la poubelle: elle annonce qu’elle n’en acceptera plus.

Sa décision, radicale dans le milieu, a suscité un torrent de commentaires élogieux. «J’aime vraiment la tournure que prend ta chaîne, on ne voit pas beaucoup de youtubeuses parler de consommation responsable et toi qui as une vraie influence, faire passer ce message, c’est vraiment important», écrit une admiratrice. Ce petit geste écologique peut prêter à sourire, mais il est révélateur d’un mouvement de fond.

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Les vidéastes ne sont pas des marionnettes futiles qui oscillent entre tutoriels de maquillage et blagues potaches. Ils sont toujours plus nombreux à s’engager pour des causes. Le climat en tête. Le duo délirant McFly et Carlito a participé en décembre à l’opération «L’affaire du siècle», qui vise à attaquer l’Etat français en justice pour inaction face au dérèglement climatique. Les deux comparses apparaissent au début de la vidéo promotionnelle, devant l’actrice oscarisée Juliette Binoche. Un signal fort. Les youtubeurs sont devenus des figures incontournables pour adresser un message aux jeunes, alors qu’ils sont nombreux à battre le pavé pour la planète.

«Plus fort qu’une égérie»

La mobilisation de ces idoles donne-t-elle de l’élan aux grèves pour le climat? «Le lien de cause à effet est évident. On assiste à la massification de la révolte environnementale», s’enthousiasme Elliot Lepers, fondateur du Mouvement, une organisation française impliquée dans la campagne «On est prêt». Pendant un mois, une soixantaine de youtubeurs ont lancé des défis écologiques à leurs abonnés. Avec succès. Norman Thavaud, la star qui scande «Faux!» dans ses vidéos et câline son chat Merlin, s’est prêté au jeu. «Il a reçu des dizaines de messages de félicitations, notamment de la part de ses proches. Il a senti qu’il contribuait à un frémissement et que son engagement résonnait dans la société.»

Le youtubeur peut mêler des éléments de l’intime à des arguments de poids. Cela change complètement le rapport de force dans la société. Il fait de l’écologie un sujet de conversation.

Elliot Lepers, militant politique français

Si son message porte autant, c’est aussi parce qu’il a noué un lien fort avec sa communauté. Pour de nombreux jeunes, il est comme un grand frère. «C’est plus fort qu’une égérie. Le youtubeur peut mêler des éléments de l’intime à des arguments de poids. Cela change complètement le rapport de force dans la société. Il fait de l’écologie un sujet de conversation», appuie Elliot Lepers, qui a piloté la campagne numérique de la verte Eva Joly lors de la présidentielle de 2012.

«Engagement tiède»

Cette soudaine fibre écologique fait grincer quelques dents. Ces vidéastes sont-ils légitimes pour parler du danger qu’encourt la planète? «Certains, oui, certains, clairement non. Mais ce n’est pas grave. Ils apportent leur pierre à l’édifice», juge Mathieu Duméry, alias Professeur Feuillage sur YouTube. Suivi par plus de 120 000 personnes, il traite des enjeux environnementaux sur un ton engagé et enjoué. S’il salue l’effort de ses confrères, il regrette leur «engagement tiède».

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Leur prudence s’explique en partie par l’intransigeance d’une frange d’internautes. Les youtubeurs récemment acquis à la cause sont mis face à leurs contradictions. McFly et Carlito ont fait un carton avec un concept peu écologique: «Le meilleur jeu en voiture», qui consiste à raconter des blagues dans un véhicule qui circule dans Paris sans destination particulière. Les partenariats avec des groupes industriels sont également pointés du doigt. Natoo en a fait les frais: l’icône des adolescentes a participé à un vol en avion de chasse avec la marque de téléphones chinoise Honor, juste avant de contribuer à la campagne «On est prêt».

Sujet clivant

«C’est à double tranchant. Ce n’est pas une posture habituelle pour les créateurs grand public, admet Elliot Lepers. Le climat semble être un sujet consensuel mais, en réalité, cette question remet en cause notre modèle de société. Cela devient rapidement clivant.» Il faut à tout prix éviter de froisser les fans en donnant l’impression qu’on cède à la tentation du «greenwashing», une stratégie destinée à verdir son image. Les incohérences sont toutefois assumées. «Doit-on être un exemple absolu pour agir? Je milite pour une pluralité des émetteurs, il faut abandonner le filtre de l’écolo chimiquement pur. On n’a pas diffusé de communiqué commun mais on a raconté la même histoire.» Leur présence aux manifestations est-elle souhaitable? Selon Elliot Lepers, publier un appel à manifester sur Instagram a plus de force que de tenir une pancarte au milieu d’une foule.

Le discours écologique n’est pas seulement porté par les stars de YouTube. La plateforme de Google est également mobilisée par les défenseurs de l’environnement. Le Belge François Legrand a cofondé le «Journal de la Terre» pour interpeller le grand public. Le format suscite l’intérêt des internautes, au moment où la mobilisation des jeunes bouscule les politiciens locaux. «Les vidéos sur le sujet ont contribué à l’éveil de la jeunesse, lance le militant. Ils se rendent compte qu’on joue avec leur avenir.» Il rappelle le rôle central de Greta Thunberg, la jeune Suédoise devenue égérie de la contestation.

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La chroniqueuse Léïla Rölli, qui s’est battue contre l’utilisation des pailles en plastique à Neuchâtel, fait partie de l’équipe rédactionnelle du «J-Terre». Fondatrice de l’association En vert et contre tout, elle mise également sur les réseaux sociaux pour faire passer ses idées: «C’est vraiment positif. Cela permet de se rassembler face aux médias traditionnels qui ne sont pas assez dans l’urgence. Il faut que le message passe, peu importe le canal.» Elle participe également aux grèves pour le climat car «c’est important de le faire, même si je ne peux pas m’arrêter à ça».

Intérêts divergents

De très nombreuses initiatives locales voient le jour. Le collectif Trash Talk, composé de trois étudiants lausannois, traque les déchets dans une série de vidéos sur YouTube. «On a décidé de créer un projet sur les réseaux sociaux pour avoir un impact et ne plus simplement être des petites oreilles en cours», raconte Enéa Cordoba, 24 ans. Avec ses camarades, il contrôle la propreté des espaces naturels. Cela va de la rivière de la Versoix à la cabane du Trient, dans les montagnes valaisannes.

«Est-ce que la Suisse est si propre que ça? Les dégâts sont là et les conséquences réelles. Les gens sont touchés quand c’est proche de chez eux. On alimente une indignation à notre petite échelle.» Leur aventure a un objectif: mobiliser la population et contribuer à l’émergence d’une action collective. Les trois amis marchent dans les pas du Grand JD, Julien Donzé de son vrai nom. Fort de plus de deux millions d’abonnés, le Genevois parcourt le monde pour observer les effets du réchauffement climatique.

La puissance des influenceurs ne suscite pas l’intérêt des seuls écologistes. En France, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs a rémunéré de jeunes youtubeurs pour faire la promotion de son projet d’enfouissement dans la Meuse, selon le média Reporterre. Un chantier à 25 milliards d’euros vivement contesté. Le vidéaste Dave Sheik admet avoir participé à l’opération. Il a également reçu des recommandations de l’agence: «Ça fait totalement stratégie de communication, je ne suis pas aveugle.» Le partenariat, une matière radioactive à manier avec précaution.

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