Le printemps

iranien

Fille du premier président de la République d’Iran après la révolutionde 1979, Zahra Banisadr a toujours connu l’exil.Aujourd’hui établieà Neuchâtel,elle a fondéun projet d’éveilà la citoyenneté destiné aux écoliers

Elle nous attend dans un petit restaurant chic, épuré et presque désert de la place des Halles. On l’imagine un peu altière, comme il sied à la fille d’un chef d’Etat. Zahra Banisadr surprend par son sourire avenant, un peu réservé. On reconnaît les traits fins du visage paternel, Abolhassan Banisadr, premier président de la République iranienne, destitué en 1981 et qui vit aujourd’hui à Versailles sous protection policière.

Rencontrer la fille de Banisadr à Neuchâtel nous semblait suffisamment curieux pour justifier un rendez-vous. On découvre de surcroît une battante, engagée pour l’éducation citoyenne, soucieuse de vivifier le feu de la démocratie dans une Suisse sommeillant sur ses lauriers. Car Zahra, de par l’histoire tragique de sa famille – un héritage dont elle se dit fière et qui lui donne des forces –, sait ce qu’est une révolution confisquée et un régime de fer. De Téhéran, Cachan, en banlieue parisienne jusqu’aux eaux turquoise du lac de Neuchâtel, notre conversation fait des escales, convoque l’histoire, la mémoire et l’avenir avec ses accents d’espoir.

L’Iran? Pour Zahra, qui est née au milieu des années 60 à Paris, c’est un rêve contrarié, un idéal en souffrance. Elle n’y est allée que quatre fois, brièvement. C’était avant que son père ne soit destitué. A l’époque, la révolution rime avec émancipation et tous les espoirs sont permis. Abolhassan Banisadr est un intellectuel épris de justice qui a quitté les prisons du shah pour les bancs de la Sorbonne, militant activement pour la démocratie en Iran, avec le soutien de Sartre, Beauvoir, Foucault. «Indépendance et liberté, c’étaient ses maîtres mots», se souvient Zahra. Un jour d’automne 1978, Abolhassan Banisadr est allé chercher un compatriote de marque à l’aéroport: Khomeiny. L’ayatollah fait escale à Cachan, à deux pas de chez eux, avant de s’établir à Neauphle-le-Château.

Alors, est-ce vrai que Khomeiny marchait les yeux bandés pour ne pas voir la dépravation occidentale? Zahra secoue la tête: «Une légende!» Mais comment expliquer cette bonne entente entre l’intellectuel laïc et le religieux? «Le nom de Banisadr jouissait d’une grande estime auprès des religieux: mon grand-père, lui-même ayatollah, était une personnalité respectée.»

La suite appartient à la grande histoire: en février 1979, Khomeiny et Banisadr rentrent à Téhéran en plein tumulte suite au départ du shah. Après avoir exercé des fonctions ministérielles, Banisadr est élu président en 1980. Il gère à la fois une guerre (contre l’Irak), l’affaire des otages de l’ambassade américaine et les pièges tendus par les religieux, qui s’emparent de tous les rouages du pouvoir: alors qu’il est engagé quotidiennement sur le front, il tombe le 21 juin 1981.

Le ciel s’assombrit sur notre déjeuner. Zahra ne parvient pas à cacher son émotion quand remonte à sa mémoire l’affreuse purge qui a suivi, marquant le tournant dictatorial de la révolution: «Près de 2000 personnes ont été exécutées, d’autres emprisonnées et torturées: ceux qui ont soutenu mon père, ses proches conseillers, ceux qui l’ont aidé au péril de leur vie, ceux qui ont osé dire non…» Restées à Paris, Zahra et sa sœur aînée lisaient anxieusement la presse chaque matin dans l’espoir de trouver des nouvelles de leurs parents et de leur jeune frère. «La crise d’adolescence, je n’ai pas connu. Nous avons tout fait pour les protéger.»

La famille est finalement réunie. Mais le nom de Banisadr est désormais diabolisé. «A l’école, on apprend aux enfants que mon père est un traître à la révolution», raconte Zahra. Et pour une partie de la diaspora, Banisadr reste l’homme qui a fait rentrer Khomeiny en Iran. «Mais avec les réseaux sociaux, nous avons désormais les moyens de mettre ses discours en ligne, et les Iraniens ont accès à une autre version de l’histoire.»

De «nous», on passe au «je»: Zahra a dû trouver sa propre voie. Et Neuchâtel, où le hasard de la vie l’a conduite au début des années 90 (ses trois enfants y sont nés), se trouve être le lieu du rebond. Après avoir cofondé une start-up de cosmétiques naturels, avoir été avec des amies les premières femmes à être admises au parc technologique Neode et à recevoir le Prix BCN Innovation, elle se tourne du côté de la culture et de l’éducation. Prise de conscience lors du millénaire de la Ville de Neuchâtel, en 2011: «J’ai remarqué que peu de gens ici étaient sensibles à leur histoire.» Elle organise des ateliers dans lesquels des ­personnalités de la région se racontent et échangent avec des écoliers. Une expérience très enthousiasmante. Zahra fonde alors avec des amies l’association Graine de génie et graine de citoyen, projet d’éveil à la citoyenneté pour des jeunes écoliers du canton. L’astronaute Claude Nicollier, l’aventurier Raphaël Domjan, pour ne citer qu’eux, se sont présentés devant plusieurs centaines de jeunes. But de ces rencontres: aider les jeunes à se faire une opinion, à développer leurs convictions, à prendre position, à s’ouvrir au monde et aux défis du vivre-ensemble.

Sont-ils réceptifs, ces ados? Zahra, dont l’une de ses connaissances dit que le cynisme ne l’atteint pas, en est convaincue. «J’ai beaucoup insisté pour que participent les élèves de préprofessionnelle (filière destinée à l’apprentissage). Ce sont eux qui ont le plus besoin d’être mis en confiance. Quand on est valorisé dans la société, on se sent pousser des ailes.»

Un autre projet l’a occupée cette année: Zahra a aussi été la cheville ouvrière d’un Printemps culturel consacré cette année à l’Iran, projet présidé par Jean Studer, et qui vient juste de s’achever: films, expositions, conférences… L’Université de Neuchâtel a redécouvert un de ses illustres étudiants en droit du début du XXe siècle: Mohammad Mossadegh, le ministre qui nationalisa le pétrole d’Iran en 1951 avant d’être renversé avec l’aide de la CIA.

«C’est un projet pour faire connaître les beautés, le patrimoine historique et culturel de civilisations méconnues avec cette première édition sur l’Iran», dit Zahra. Rêve-t-elle d’y retourner un jour, à la faveur de nouvelles circonstances? Ses yeux se perdent un instant, la question paraît soudain incongrue. «Mon rêve, c’est la réconciliation. Déjouer la haine et l’incommunicabilité qui nous poursuivent depuis si longtemps.»

Est-ce vrai que Khomeiny marchait les yeux bandés pour ne pas voir la dépravation occidentale? Zahra secoue la tête: «Une légende!»