The Economist(e)

Zanny Minton Beddoes a été nommée, le 2 février, à la tête du prestigieux hebdomadaire. La Britannique estla première femme à occuper ce poste depuis la fondation du journal, en 1843

La question paraît si incongrue qu’on l’a gardée pour la fin. Le fait qu’elle soit une femme a-t-il joué dans son accession, le 2 février, à la tête de The Economist, l’un des journaux les plus prestigieux de la planète et qui a été uniquement dirigé par des hommes depuis sa fondation, en 1843? En une heure d’entretien, c’est la seule fois que Zanny Minton Beddoes perdra le sourire: «Je pense que le choix a été fait sur mes compétences, après une compétition ouverte. J’attends le jour où la nomination d’une femme ne constituera plus une information. Que cela intéresse encore tant les gens montre le chemin qui reste à parcourir.» Fermez le ban.

Les informations qui font la couverture de l’hebdomadaire phare du libéralisme éclairé et de l’élite mondialisée sont autrement plus sérieuses: «Pourquoi le risque de guerre nucléaire augmente-t-il?», «La guerre de Poutine contre l’Ouest» ou «Que sera la planète en 2020, lorsque 80% des adultes disposeront d’un smartphone?» Cela ne l’empêche pas d’afficher un succès éditorial et une santé financière insolente, pleine d’enseignements en cette période de crise généralisée de la presse: en 2014, 1,6 million d’exemplaires du titre ont été vendus chaque semaine dans 190 pays, soit une progression de 60% depuis 2000. Avec ses articles ultra-informés, concis, denses et non signés, ses points de vue acérés, sa maquette austère inchangée depuis des lustres, ses photos de petite taille, son humour limité à certaines couvertures et à quelques minuscules dessins, son prix élevé (5 livres, soit 6,80 euros) et son site internet calqué sur le journal papier, The Economist se pose en contre-modèle.

Dans son bureau d’angle perché dans une tour du très huppé quartier de St James avec vue plongeante sur Westminster, Zanny Minton Beddoes, 47 ans, répond avec chaleur et simplicité, sans manifester l’excès d’assurance attendu d’une diplômée d’Oxford et de Harvard. «Nous nous adressons à des gens que nous appelons des «curieux du monde» [globally curious]. Ils ne se définissent pas par leur âge ou leur profession, mais par leur façon de considérer leur environnement. Ils s’intéressent aux gents qui vivent différemment d’eux. Ils sont 72 millions sur ce globe et nous vendons 1,5 million d’exemplaires: nous avons un beau potentiel de progression!»

Le siège de cet hebdomadaire exclusivement anglophone se trouve certes à Londres, mais The Economist n’est pas un titre britannique. Sur les 105 journalistes salariés, seuls 67 sont basés dans la capitale du Royaume-Uni. C’est un magazine mondial, même si, contrairement à ses concurrents, il n’a qu’une seule édition. Seuls la couverture et l’ordre des rubriques varient selon la zone de diffusion.

«J’espère que nous sommes aussi attrayants pour l’étudiant de São Paulo [Brésil] que pour l’homme d’affaires de Hongkong ou le médecin de Toulouse, poursuit la nouvelle directrice. Nous privilégions la qualité de la langue et de l’écriture, la rigueur de l’analyse et la capacité d’anticipation dans tous les domaines, et pas seulement l’économie, en dépit de notre titre. Cette personnalité est liée à notre histoire, à nos racines libérales.»

Le fondateur de The Economist, James Wilson (1805-1860), était un industriel lainier et un quaker convaincu, militant du libre-échange et progressiste en matière sociale. Le «libéralisme» à la britannique. Depuis 1843, la devise de Wilson, qui résume l’ambition du journal, est imprimée sur chacun de ses exemplaires, à côté du sommaire: «Prendre part à ce rude combat qui oppose l’intelligence, qui avance, à cette ignorance indigne et timide, qui fait obstacle à notre progrès.»

Zanny Minton Beddoes, qui a travaillé deux ans au Fonds monétaire international (FMI) avant de rejoindre l’hebdomadaire en 1994, n’a pas eu à forcer ses convictions, elle qui en 2008, en pleine crise des «subprime», écrivait: «La liberté et la flexibilité des marchés aideront davantage l’économie que la main lourde des gouvernements.»

Mais elle se veut d’abord porteuse de «l’intelligence» dont se réclamait le fondateur: «Nous défendons le libéralisme en matière politique et sociale. L’une de mes responsabilités est de le promouvoir. Mais notre libéralisme n’est pas idéologique, il s’enracine dans une rigoureuse analyse des faits.»

Diplômée en «politique, philosophie et économie» à Oxford puis en «administration publique» à Harvard, elle a commencé sa carrière en conseillant, en 1990, le ministre des Finances de la Pologne aux côtés de l’économiste américain Jeffrey Sachs, apôtre de la «thérapie de choc» pour les économies en transition de l’ex-bloc soviétique.

Elle travaille aussi en Ukraine puis rejoint le FMI, en 1992, où elle est chargée de la francophonie (Mali, Sénégal), puis du Kirghizistan. Francophone mais aussi germanophone – sa mère est Allemande –, spécialiste de la finance internationale, la voilà prête pour le journalisme global: elle intègre The Economist en 1994. Elle y couvre les marchés émergents avant de s’installer, à partir de 1996, aux Etats-Unis où elle restera en poste jusqu’à l’été 2014, soit l’essentiel de sa carrière.

Ses valeurs ont-elles été ébranlées par le cataclysme financier de 2008? «Nous n’avions pas prévu l’ampleur de la crise, regrette-t-elle. Certains excès nécessitent des réformes que nous défendons. La crise a modifié la vision qu’on peut avoir de la finance, mais pas de la liberté des échanges et des marchés.»

Zanny Minton Beddoes se dit aussi alarmée par «la concentration de la richesse et la montée des inégalités de revenus, en particulier dans le monde anglo-saxon», sujets auxquels elle a consacré, en 2012, un article remarqué où elle exposait «une véritable conception du progrès».

«Papier» ou «Web»? The Economist, détenu à 50% par le groupe Pearson, propriétaire du Financial Times, tire 90% de ses revenus de sa version imprimée. Parmi les nouveaux abonnés, un quart lit le journal exclusivement sur le numérique, un autre quart seulement sur papier et la moitié restante sur les deux supports.

«Nous pensions que le papier allait décliner, ce n’est pas ce que nous constatons. L’essentiel est de livrer l’information sous une forme et au moment où les lecteurs désirent la consommer. Notre défi consiste à intégrer la culture numérique dans notre ADN.»

Sur la Toile, le journal avance prudemment: un service consacré au cinéma, des projets de traduction d’articles pour non-anglophones, et surtout une application «Espresso» qui diffuse chaque matin une synthèse de l’actualité conforme à l’esprit du journal: un contenu fini, fondé sur de solides choix éditoriaux. Il s’agit de poursuivre, sur smartphone et sur tablette, «la conversation que nous avons avec des lecteurs très concernés par nos contenus, qu’ils les partagent ou non», explique Zanny Minton Beddoes.

Pour le lecteur, cette «conversation» se caractérise par une singularité: aucun article n’a jamais été signé depuis 1843. Ce dogme de l’anonymat n’est-il pas dépassé, à l’heure où Internet favorise la personnalisation des relations entre lecteurs et journalistes? «Cet anonymat reste l’élément central de notre identité collective, rétorque la nouvelle patronne. Nous défendons ensemble des valeurs libérales. Chaque rédacteur est engagé dans cette culture collégiale.» N’est-ce pas frustrant? «L’anonymat est un bon moyen de sélectionner les personnes loyales et dévouées.» Elle concède toutefois qu’Internet a ouvert quelques brèches: les notes de blog sont signées des initiales de leur auteur, les journalistes apparaissent à la télévision et tweetent leurs papiers.

Zanny Minton Beddoes s’approche du mur de son bureau recouvert des dernières unes du journal. Elle montre en souriant «sa» première cover, qui vante l’action des investisseurs dits «activistes». «J’ai commis là ma première erreur», plaisante-t-elle. Sur le dessin qui apparaît sur cette une, une hyène lève la patte sur un panneau «Wall Street». «Un lecteur nous a fait remarquer que les hyènes ne s’y prennent pas comme ça.» Plein d’humour, son courrier a été publié; une petite révolution.

Et en ce 17 février, pour la première fois depuis 1843, les lettres à la direction de la rédaction ont cessé de débuter par la formule «Sir». La nouvelle directrice ne cache pas sa fierté de ce changement symbolique. Mais elle a d’autres ambitions pour l’institution qu’elle dirige désormais: le sérieux, bien sûr, l’audace toujours, mais aussi la surprise: «The Economist doit surprendre, ne jamais être prévisible ni dans le choix des sujets ni dans ses analyses.»

Mais, à l’en croire, la meilleure chance du journal n’est autre que le monde où nous vivons. Ses incroyables mutations comme ses dangers mortels appellent sans cesse explications et analyses sur les innombrables sujets qui passionnent les lecteurs.

Le magazine «doit surprendre, ne jamais être prévisible»