Médias

Zapper le téléjournal pour «respirer un peu»

Submergés par une actualité anxiogène, des citoyens choisissent de se déconnecter des médias pour ne plus être confrontés aux «mauvaises nouvelles»

Assaillis par les «mauvaises nouvelles», submergés par une actualité anxiogène, ils ont choisi de tirer la prise. Par lassitude, pour mettre fin à l’angoisse, ils éteignent leur ordinateur, débranchent leur téléviseur ou coupent la radio. Dans un climat de psychose grandissante, alors que des attentats touchent le cœur de l’Europe à une cadence toujours plus rapide, «Le Temps» a donné la parole à ces citoyens qui ressentent le besoin de se déconnecter des médias.

Déni de réalité ou instinct de protection? Le geste révèle, en tout cas, un profond malaise face à une masse d’informations grandissante. Partielle ou totale, la «détox de l’info» s’accompagne souvent d’une critique des médias, accusés d’alimenter un climat de peur. Les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux sont particulièrement pointés du doigt pour leur caractère envahissant. Et sur le terrain de la saturation, les théories conspirationnistes fleurissent.

«Un effet dévastateur»

Paris, Bruxelles, Nice et, à présent, l’Allemagne ou encore Rouen: la fréquence des attaques terroristes s’est intensifiée ces derniers mois, jusqu’à provoquer l’épuisement mental de certains. «Chaque nouvel attentat a un effet dévastateur sur moi, témoigne Coralie Guepet, 30 ans. Je ne peux m’empêcher de pleurer et de m’identifier aux victimes.» Domiciliée à Pau, la jeune femme a pris une décision radicale: plus de téléjournal, ni de radio. Ceci pour échapper au «bourrage de crâne». «Je suis lassée de ces chaînes qui peuvent te repasser 20 fois les mêmes images en une heure, te répéter 20 fois la même info. Tout ça pour faire du sensationnel, ça m’exaspère.» La jeune entrepreneuse reste en revanche abonnée à «Courrier international».

«Je suis lassée de ces chaînes qui peuvent te repasser 20 fois les mêmes images en une heure, te répéter 20 fois la même info. Tout ça pour faire du sensationnel, ça m’exaspère.»

«Les nouvelles me dépriment beaucoup, confie Laurence Deneuville, agronome de 47 ans à Avignon. Je me sens sur le qui-vive au sujet des attentats, assaillie par l’actualité anxiogène. Je prévois de moins lire les news sur Facebook voire de ne plus les lire du tout.» Marion Nette, une trentenaire engagée dans le monde associatif, qui réagit à l’appel à témoins publié sur la page Facebook du «Temps», déclare, elle aussi, boycotter les infos: «Je suis fatiguée par cette violence, cette amertume, ce pointage du doigt, cette généralisation que les gens font». L'abattement touche également les professionnels de la presse, et notamment les dessinateurs, fatigués de devoir croquer l'horreur dans l'urgence.

Etre plus sélectif

Face à la surinformation – ou «infobésité» –, certains citoyens deviennent plus sélectifs et refusent de «subir» une information qu’ils n’ont pas choisie. C’est le cas d’Isabelle Kummli. Après avoir connu, par le passé, des phases intensives et alternées d’information continue et d’abstinence, cette ingénieure de 42 ans entame actuellement une phase plus «indépendante et libératrice». Pas de télévision, très peu de radio et un choix ciblé de podcasts ou de posts Facebook. «Je me sens tout aussi bien informée, mais plus assaillie ni polluée.»

«Je me sens tout aussi bien informée, mais plus assaillie ni polluée.»

«Je ne supportais plus d’être sans cesse confronté à des informations que je ne voulais pas voir», explique quant à lui Nicolas Gil, au lendemain de l’assassinat d’un prêtre à Rouen. Depuis quelques semaines, le Genevois de 27 ans, employé dans la communication, a désactivé les «push» d'infos sur son téléphone portable. «Le climat actuel est si lourd, à la longue c’est déprimant. Je me pose de plus en plus la question de la déconnexion.» 

Manque de «bonnes nouvelles»

Face à l’actualité tragique, les nouvelles positives et réjouissantes sont régulièrement réclamées. «J’ai envie qu’on nous montre de la bonté, des gens qui sauvent des vies, des êtres qui s’entraident», déclare Marion Nette. «Sincèrement j’en ai marre d’entendre les mots attentat, mort, fusillade, mais aussi les mots résilience, pardon, compréhension… J’aimerais entendre action, amour, justice», confie Myriam Siegenthaler, secrétaire comptable de 52 ans. Aux yeux des internautes, le manque de contenus positifs est entretenu par la presse qui préfère se focaliser sur les mauvaises nouvelles. «On peut recevoir une information négative, notre cerveau en est capable; le hic c’est que les médias entrent dans tous les détails et en parlent pendant des heures», juge un internaute. «Dans le climat de paranoïa actuel, le moindre événement prend une importance démesurée», ajoute un autre.

Lire aussi: Quand les médias vendent de l'info qui fait du bien

Dans le sillage des attentats, les réflexes conspirationnistes sont réactivés. Et ils sont de plus en plus nombreux à penser «qu’on leur ment». C’est le cas d’Arnaud Bouysset, technicien de 48 ans. «Je suis l’actualité, mais je reste détaché car je pense que c’est un enfumage organisé. Il faut regarder au-delà de ce nuage de fumée. Cela ne m’affecte pas, mais me rend au contraire plus attentif.» Depuis le 11 septembre déjà, Evelyne, 27 ans, ne croit plus les médias de grand audimat. Chez cette étudiante en architecture, la perte de confiance s’accompagne d’un rejet collectif, en particulier des chaînes d’information en continu, qui «manipulent l’opinion et attisent la peur au sein de la population».


«Un sentiment d'impuissance voire de désespoir»

3 questions à Dominique Wolton

Sociologue spécialiste des médias et de la communication, Dominique Wolton observe l'évolution des comportements dans l’espace public depuis des dizaines d’années. Il livre sa perception de la «détox de l’info».

– Lassés par une actualité anxiogène, certains citoyens se détournent des médias. Comment expliquer ce phénomène?

Davantage que de la lassitude, je perçois de l’angoisse au sein de la population. Le citoyen d’aujourd’hui vit l’événement de l'intérieur, il reçoit tout en pleine figure. Dans un monde de plus en plus dangereux, il est submergé, tyrannisé par une actualité difficile à digérer. Ecouter des mauvaises nouvelles à longueur de journée génère un sentiment d’impuissance voire de désespoir. Les flashs infos quotidiens, les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux accentuent ce phénomène. Dès lors, il est normal que des personnes ressentent le besoin de se déconnecter pour fuir l’instantanéité, le direct. Quand bien même le contexte politique évoluerait, cela ne changerait rien. Il ne s’agit pas d’un problème conjoncturel, mais bien structurel. C’est la quantité d’informations et la manière dont elles sont diffusées qui pose problème.

– Les médias sont donc responsables de ce climat de psychose?

Les journalistes sont en cause. Il ne s’agit pas d’enjoliver la réalité ou de taire de réelles informations, mais le quotidien comporte également quantité d’événements positifs. Or, on n’en parle que rarement. Raconter une bonne nouvelle, ce n’est pas idiot. Aujourd’hui, les chaînes d’information en continu et leurs fréquents dérapages, la course au buzz, la culture de l’information choc et immédiate dominent. On veut tout voir, au risque de glisser dans la surenchère de l’horreur. Les réseaux sociaux sont traités comme des sources d’information alors qu’ils ne sont que des lieux d’expression. Il faut sortir de cet engrenage. D'autant que l’avalanche d’informations non vérifiées nourrit la tendance conspirationniste. Le citoyen pense qu’on lui ment. La presse doit changer son fusil d’épaule, prendre de la distance et l’expliquer. C’est elle qui reste la garante de la démocratie, elle dispose d’une marge de manœuvre importante.

– Tout en critiquant l’abondance de nouvelles tragiques, les internautes/téléspectateurs sont attirés par ce genre d’informations. Comment dépasser ce paradoxe?

Il ne s’agit pas d’un paradoxe, c’est là toute la complexité de la nature humaine. L’homme est voyeur, mais il se plaint dès que les images deviennent trop présentes, trop dures à supporter. Certes, l’audience raffole des contenus sanguinolents, mais ce n’est pas une raison pour continuer à lui en servir. Le discours qui consiste à dire que les médias offrent «ce que veulent les gens» ne tient pas. Il en va de la responsabilité déontologique des journalistes. Les choses changeront le jour où les patrons de presse oseront résister à cette tendance et rétablir un équilibre. Je suis persuadé que les initiatives valorisant des contenus positifs trouveraient un fort écho dans la population. Une bonne nouvelle, dans sa vie privée comme dans l’espace public, fait toujours plaisir.


Le dernier ouvrage de Domique Wolton: «Avis à la pub». Editions du Cherche-midi, Paris, 2015.

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