C’est le genre de truc qui marche toujours. Les médias ont fait un accueil généreux aux résultats d’une étude universitaire consacrée à la longueur comparée des pénis humains à travers le monde. Les populaires ont résumé le palmarès, les plus sérieux ont émis quelques critiques méthodologiques. Mais, à voir les commentaires en ligne, ce ne sont pas les questions de méthode qui ont surtout retenu l’attention des lecteurs.

L’auteur de cette édifiante comparaison n’est pas allé mesurer lui-même le sexe en érection des Congolais (grands vainqueurs du concours), des Suisses (dans la bonne moyenne) ou des Français (injustement crédités d’un petit 13,53 cm alors qu’ils affichent, selon Libé , qui a vérifié, 16,01 cm). Il a tout piqué sur Internet où un autre avait – mal – fait le travail avant lui. C’est une des choses qu’on lui reproche. L’autre, c’est d’être surtout intéressé par la mesure de phénomènes qu’on peut rapporter à l’appartenance raciale ou au genre. En général, il préfère mesurer les intelligences. Il est d’ailleurs persuadé qu’il y a un rapport entre l’intelligence et la longueur de la verge.

Oui. On voit où ça nous laisse, nous autres femmes. Et pourtant, mes sœurs, que de progrès dans les deux derniers siècles! Je viens de le mesurer (eh oui, moi aussi…) en lisant un petit livre, récemment réédité, sur les débuts de la sexologie*.

Les mesureurs de boîtes crâniennes et de clitoris d’alors avaient des idées bien arrêtées sur l’ordre conjugal – le seul ouvert à une femme qui se respecte. Dans cette affaire comme dans les autres, c’était au mâle que revenait tout le travail: partir en chasse, séduire, préparer le terrain par des mots tendres et des caresses habiles (mais pas trop créatives tout de même) et enfin féconder la terre où se développerait son fruit.

La jeune épousée, elle, devait savoir se tenir et se montrer réceptive à la position du missionnaire, seule compatible avec la bonne tenue du coït. A toutes fins utiles, on lui déconseillait les voyages de noces, trop exténuants: «aux sollicitations conjugales de l’organe utéro-ovarien» s’ajoutant «les trépidations des chemins de fer, des courses fatigantes, les émotions d’une scène qui change à tout instant et tient l’imagination constamment en éveil».

On frémit. On se demande surtout si les émotions du voyage ne sont pas soupçonnées de concurrence déloyale envers celles que le jeune marié doit faire découvrir à sa chère et tendre. Car ce n’est pas gagné d’avance. Beaucoup de malheureuses restent frigides – c’est si fréquent, note un autre praticien, que cela «peut à peine être considéré comme un état morbide».

Oui. Quand le refus féminin de la découverte ne va pas jusqu’au vaginisme, crispation qui contraint le médecin à forger un passage au mari avec des mèches de taille croissante. Sans compter que trop d’aptitudes nuisent aussi. Les plus enthousiastes risquent, si elles poursuivent leurs explorations en solitaires, la cautérisation, voire l’ablation du clitoris.

Mais à quoi bon regarder en arrière quand ce qu’il y a à voir est si triste? Peut-être parce c’est toujours utile de savoir d’où l’on vient. Que d’autres semblent encore retenues sur le chemin – en Egypte ou en Tunisie par exemple, où les islamistes promeuvent de nouveau la complémentarité des sexes: elle dessous, lui dessus, elle dedans, lui dehors, elle cousant, lui votant, etc. Et parce que des universitaires plus ou moins respectés continuent à trouver intéressant de mesurer le pénis de leurs contemporains.

* «Les Origines de la sexologie (1850-1900)», Sylvie Chaperon, Payot, 352 p.

A quoi bon regarder en arrière quand ce qu’il y a à voir est si triste? Peut-être parce c’est utile de savoir d’où l’on vient