Faire des courses, aller chercher de l’argent, récupérer un colis… Des gestes du quotidien devenus compliqués depuis le semi-confinement pour les personnes de plus de 65 ans, d’autant plus dans les espaces ruraux où les commerces ne se trouvent pas forcément à proximité. Doris vit à L’Etivaz – un hameau du Pays-d’Enhaut – et fait partie de cette population à risque. Isolée dans sa ferme, elle fait appel à sa belle-fille pour effectuer les courses hebdomadaires. «On doit aller jusqu’à Château-d’Oex pour faire des commissions, ce qui est impossible actuellement. Si nous n’avions pas eu la famille, nous aurions demandé du soutien ailleurs, afin de ne pas prendre de risques.»

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L’isolement et l’entraide existent aussi bien en ville que dans les zones rurales. Mais à la campagne, la proximité avec les habitants du même village est d’autant plus importante. «On se connaît tous dans le coin. On a l’impression de faire face ensemble et d’être tout de même soudés.»



Pour Martine, 80 ans, habitante d’un autre hameau dans le Jura bernois, le manque d’interaction avec son voisinage est pesant. «J’habite loin de ma famille et de mes amis. Je n’ai plus le droit de me rendre aux endroits où j’avais l’habitude de voir du monde, c’est-à-dire dans les cafés ou les supermarchés.»

L’importance des Jeunesses campagnardes

De nombreuses associations ou groupements se sont portés volontaires pour aider cette catégorie de personnes. Les Jeunesses campagnardes se montrent d’un grand soutien puisque près de 130 villages vaudois bénéficient de leurs services pour faire des achats, livrer des colis ou effectuer des paiements. Un moyen de «rendre la pareille» aux communes qui accueillent et soutiennent régulièrement les événements de ces groupes, comme l’explique Lucie Theurillat, vice-présidente de la Fédération vaudoise des jeunesses campagnardes: «Soutenir une population isolée dans les campagnes nous est venu naturellement à l’esprit. C’est un moyen de montrer que l’on n’est pas uniquement actifs dans l’organisation de manifestations.»

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A Champagne par exemple, dans le district du Jura-Nord vaudois, des appels ont été passés à chaque habitant du village concerné par les mesures «pour leur dire qu’on était disponibles en cas de besoin et qu’il ne fallait pas hésiter». La commune veille aussi aux questions sanitaires en mettant du désinfectant et des masques à disposition des bénévoles.

Les actions se multiplient également sur les réseaux sociaux, où l’on retrouve des groupes d’entraide. Du côté de Pro Senectute, plusieurs offres ont été mises sur pied. Des chaînes téléphoniques permettent d’entretenir les contacts sociaux par exemple. Un service d’achat et de livraison gratuite pour les groupes à risque appelé «Amigos», en coopération avec Migros, est aussi à disposition. Tous leurs nouveaux projets «se sont avérés concluants», note Tatjana Kistler, responsable des médias pour Pro Senectute Suisse. «Nous avons fait l’expérience d’une belle solidarité entre les groupes à risque: en quelques minutes, des bénévoles ont été trouvés pour pratiquement tous les codes postaux. Nous avons également reçu des retours de personnes âgées qui ont été très satisfaites de ce service complémentaire.»

Qu’elle provienne des enfants ou des professionnels, ce n’est pas facile d’accepter l’aide pour des tâches qu’on a toujours accomplies soi-même

Barbara Masotti, chercheuse en gérontologie

Marylou Lienhard est la présidente de la Jeunesse de Vers-chez-les-Blanc, situé près de Lausanne. Elle rend service à des seniors de la commune plusieurs fois par semaine. Les membres de cette Jeunesse se disent enrichis par ce travail bénévole. «On nous reconnaît dans la rue, nous avons même reçu des lapins de Pâques pour nous remercier. Ça nous apporte une autre vision du village avec plus de proximité et de solidarité», souligne-t-elle.

Un risque d’intrusion

Même si l’assistance extérieure est généralement très appréciée, les proches restent, lorsque c’est possible, la voie privilégiée. Lucie Theurillat précise que les aînés font appel à eux pour les petites tâches. «Pour les missions plus intimes, c’est la famille qui s’en charge.» Une explication logique pour Barbara Masotti, chercheuse en gérontologie à la Haute Ecole spécialisée de la Suisse italienne. «Qu’elle provienne des enfants ou des professionnels, ce n’est pas facile d’accepter l’aide pour des tâches qu’on a toujours accomplies soi-même et qui, tout particulièrement à ces âges, permettent de rythmer, voire de remplir ses journées, de garder un certain contrôle sur sa propre vie. Lorsqu’il s’agit en plus de quelqu’un d’étranger (au sens large du terme), le défi est double. Non seulement cela peut être vécu comme une intrusion, mais en plus il peut y avoir la crainte d’être limité dans sa propre intimité et sa liberté décisionnelle.»

Martine abonde dans le même sens, puisqu’elle a préféré demander l’aide de sa voisine plutôt que d’associations. «C’est plus personnel et intime avec elle. Elle sait ce dont j’ai besoin et j’ai moins de problèmes à l’appeler elle que si c’était une inconnue», décrit l’octogénaire.

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Malgré la situation actuelle, elle tient à nuancer et rappelle sa chance de vivre loin du tumulte urbain: «Qu’est-ce que je serais malheureuse si j’étais coincée dans un appartement en ville!» Même son de cloche pour Doris, qui relativise. «J’ai de l’espace, je suis bien entourée et je reçois beaucoup d’appuis. On ne va quand même pas rouspéter!»