Une fois de plus, la ruse l'emporte sur la force. Chaque année, durant l'hiver, des milliers de seiches géantes (Sepia apama) se réunissent au large de l'Australie pour s'accoupler. La compétition entre gentlemen est intense: ils sont parfois jusqu'à une dizaine à se chamailler pour s'attirer les faveurs de ces belles. D'abord, les plus forts imposent leur loi, montant jalousement la garde devant leurs protégées. Celles-là ne rechignent pourtant pas à se faire compter fleurette par d'autres soupirants, certes un peu moins bien bâtis, mais autrement plus finauds.

Ces freluquets doivent en effet feinter pour éviter de se faire recevoir brutalement par leurs puissants concurrents mâles. Attendre que ces derniers vaquent à d'autres occupations, comme un nouveau combat, peut être longuet. Et surprendre derrière un rocher la femelle pondant ses œufs reste hasardeux. Les petits malins ont donc trouvé la panacée: ils se travestissent.

Comme le détaillent des biologistes américains dans la revue Nature du 20 janvier, ces mâles peuvent changer d'apparence sur un claquement de tentacules, et cela jusqu'à 10 fois en quinze minutes: ils parviennent quasi instantanément à modifier la couleur de leur peau ou à cacher certains de leurs attributs, pour ensuite se faufiler auprès des femelles dont ils ont pris l'apparence. Le succès est garanti environ une fois sur deux.

Cette capacité à se travestir n'est pas unique dans le règne animal, certains animaux l'ayant même dans leurs gènes. Les seiches utiliseraient par contre un contrôle nerveux. Dans leur cas, c'est la rapidité d'exécution qui a étonné les chercheurs. De plus, selon les analyses ADN, deux seiches femelles au moins ont vu leurs œufs fécondés par des petits futés. Il s'agirait, dans la nature, de la première preuve génétique montrant que ce comportement permet à des mâles déguisés de parvenir à leurs fins.

Evidemment, la technique n'est pas dénuée d'inconvénients: les scientifiques ont observé à 41 reprises des seiches mâles si bien travesties que leurs homologues peu regardants ne résistaient pas à leur faire des avances.