Assise sur un banc, Daniella (prénom fictif), une Bernoise de 32 ans, aspire bruyamment la fumée au travers de son ticket de tram, qu'elle garde roulé en forme de tube entre ses lèvres. Elle tient de sa main droite une feuille d'aluminium de laquelle s'évapore un liquide brunâtre, et de la gauche un briquet allumé avec lequel elle brûle la substance. Ils étaient bien une dizaine de toxicomanes lundi midi dans le parc du Bäckeranlage, à boire de la bière et fumer de l'héroïne, du haschisch ou du freebase – un mélange de cocaïne et d'ammoniac – dans des pipes à eau qu'ils se passent «entre amis». «Je viens ici tous les après-midi avec mon chien, raconte Daniella d'une voix rauque. Le reste du temps, je vends du haschisch près de la gare.»

Assise à côté d'elle, une autre jeune femme ouvre un sachet minuscule rempli de poudre de cocaïne. Elle est tout aussi ouverte à la discussion que Daniella: «J'ai besoin d'argent, man, dit-elle dans un mélange d'anglais et d'allemand. Il faut absolument que je vende ça…» Cette ancienne du Letten, âgée d'une trentaine d'années, dit moins se droguer aujourd'hui qu'auparavant. «On se calme avec l'âge», dit-elle en rigolant. Elle avoue néanmoins un penchant naissant pour la cocaïne.

Le parc du Bäckeranlage dans le Kreis 4 de Zurich, un des quartiers les plus chauds de la ville, est également connu comme le supermarché des médicaments au noir. On y vend surtout du valium et du rohypnol, un sédatif puissant. Aucune seringue n'est visible, les toxicomanes ne font que fumer. Mais des scènes de violence verbale éclatent souvent. A quelques pas de là, des femmes se promènent avec leurs enfants et de l'autre côté de la rue, une école. La semaine dernière, l'association des habitants du quartier entourait le parc de banderoles pour demander un moratoire sur la drogue le jour de la rentrée des classes après les vacances de février. «Nous avons l'impression que les autorités de la ville nous abandonnent, bien que la scène se soit amplifiée et qu'elle se déplace toujours plus près des bâtiments de l'école», se plaignait une habitante dans le quotidien gratuit zurichois 20 Minuten.

Ce dernier rapportait lundi la nouvelle proposition de deux parlementaires zurichois UDC, Mauro Tuena et Jürg Casparis, pour mettre fin à ce problème: placer des caméras de surveillance dans des points stratégiques du quartier. Une idée qui a peu de chances de réussir, selon Michael Herzig, coordinateur de la politique de la drogue à Zurich et chef du projet SIP (Sécurité, Intervention, Prévention) au département des affaires sociales. Des caméras avaient déjà été déposées il y a quelque temps dans le passage souterrain qui relie le Kreis 4 au Kreis 5, célèbre pour le trafic de stupéfiants qui s'y déroule. «Les caméras ont eu de l'effet pendant deux ou trois jours», se rappelle le responsable, «et puis, tout a recommencé».

«Rien à voir avec le Letten»

De leur côté, les autorités essaient de relativiser la polémique. «La situation au Bäckeranlage n'a rien à voir avec celle du Platzspitz ou du Letten (fermés en 1992 et 1995 respectivement)», affirme Esther Maurer, municipale de la police. Contrairement à ces deux hauts lieux zurichois de la drogue au début des années 90, le parc du Bäckeranlage ne représente pas une scène ouverte, explique la responsable. Zurich n'en recense d'ailleurs plus (lire LT du 9 mars 2000). Pour les autorités, une scène ouverte se définit par un regroupement régulier et important de personnes dans un endroit ouvert au public, sur lequel la police n'a plus aucun contrôle. Rien à voir en effet avec le Bäckeranlage, qui attire en moyenne 30 à 50 toxicomanes par jour. Un nombre record avait été atteint l'été dernier avec 70 personnes. Pourtant, les récriminations des habitants du Kreis 4 ne semblent pas infondées: «La situation au Bäckeranlage peut basculer d'un moment à l'autre en une scène ouverte si nous ne faisons pas d'efforts sérieux pour l'en empêcher», reconnaît Esther Maurer. C'est à ce titre que la municipalité a récemment mis sur pied l'équipe de patrouilleurs du SIP – dirigée par Michael Herzig – chargée de régler les conflits liés à la toxicomanie. «Notre travail est d'être présent dans les espaces publics et de faire adopter aux toxicomanes un comportement tolérable envers leur entourage», explique le responsable du SIP. En somme, pas d'attitude agressive, de violence ni de vente publique de stupéfiants. Les autorités ne comptent toutefois pas s'arrêter là. Un projet étudié par la police municipale et les différents départements de la Ville sera présenté d'ici à la fin de ce mois pour améliorer la situation du quartier, affirme Esther Maurer. Cette dernière n'a pas voulu donner plus de détails. Le Conseil législatif de la Ville a annoncé, lui, qu'il traiterait dans quelques semaines la question du projet de construction d'un centre de quartier dans la région d'Aussersihl – où se situe le Bäckeranlage – pour un montant de près de 5,5 millions de francs. Il existe déjà de nombreux centres de quartier à Zurich, où les habitants du coin ont accès à diverses activités, mais il n'y en a pas encore à cet endroit. Serait-ce la réponse au problème de la drogue?