Il y a cent cinquante ans, le «Journal de Genève» publiait un appel pressant de Solferino

«Rien ne peut rendre la gravité des suites de ce combat»

« On nous communique, avec demande d’insertion dans nos colonnes, le fragment suivant d’une lettre de Solferino [selon toute vraisemblance, une lettre d’Henri Dunant, qui, en 1863, participera à Genève à la fondation du Comité international de secours aux militaires blessés, désigné dès 1876 sous le nom de Comité international de la Croix-Rouge].

«M…, permettez-moi de m’adresser à vous dans les circonstances tout exceptionnelles où je me trouve.

Depuis trois jours, je soigne les blessés de Solferino à Castiglione, et j’ai donné des soins à plus d’un millier de malheureux. Nous avons eu 40,000 blessés tant alliés qu’Autrichiens à cette terrible affaire. Les médecins sont insuffisants, et j’ai dû les remplacer tant bien que mal, avec quelques femmes du pays et les prisonniers bien portants.

Je me suis immédiatement transporté de Brescia vers le champ de bataille au moment de l’engagement; rien ne peut rendre la gravité des suites de ce combat; il faut remonter aux plus fameuses batailles du premier empire pour trouver quelque chose de semblable. La guerre de Crimée était peu en comparaison […].

Je ne puis m’étendre sur ce que j’ai vu, mais encouragé par les bénédictions de centaines de pauvres malheureux mourants ou blessés, auxquels j’ai eu le bonheur de murmurer quelques paroles de paix, je m’adresse à vous, pour vous supplier d’organiser une souscription ou tout au moins de recueillir quelques dons à Genève pour cette œuvre chrétienne.

Pardonnez-moi de vous écrire au milieu d’un champ de bataille où l’on ne mesure pas ses expressions. Mais le champ de bataille lui-même n’est rien, même avec ses monceaux de morts et de mourants, en comparaison d’une église où sont entassés 500 blessés. Depuis trois jours, chaque quart d’heure je vois une âme d’homme quitter ce monde au milieu de souffrances inouïes. Et cependant, pour beaucoup un peu d’eau, un sourire amical, une parole qui fixe leur pensée sur le Sauveur, et vous avez des hommes transformés qui attendent courageusement et en paix l’instant du délogement.

Il y a des soldats qui aimeraient mieux n’avoir rien à manger pourvu qu’ils aient de quoi fumer. Cent cigares dans une église où sont entassés des centaines de blessés, sauvent des miasmes et atténuent d’épouvantables exhalaisons.

Je vais disposer d’un millier de francs pour des chemises, du tabac, des cigares et des remèdes, en achetant le tout à Brescia. Si quelque comité consent à me rembourser cette somme, j’accepterai, sinon elle restera à mon compte.

P. S. – On est obligé de tout envoyer chercher à Brescia et nous n’avons rien ici, excepté de la charpie […]. Le tabac est détestable en Lombardie, et il n’y en a pas ici, non plus que des cigares.» […]

Les personnes qui seraient disposées à prendre part à cette œuvre de bienfaisance chrétienne sont invitées à adresser leurs dons à M. Adrien Naville, […] ou à les déposer chez MM. Lombard, Odier et Cie, banquiers à la Cité. […] »