Empathie

Nous sommes tous des grands singes partageurs

Frans de Waal est un grand explorateur du sens de l’équité et de la réconciliation chez les primates. Et c’est fou comment en parlant des singes, ce primatologue nous parle de nous

Nous sommes tous des grands singes partageurs

Comportement Grand explorateur de l’empathie et de l’équité chez les primates, Frans de Waal était de passage à Neuchâtel

Plongée dans les «émotions sociales»

«Je viens d’une famille de six garçons: j’étais prédestiné à découvrir la réconciliation chez les primates», plaisante Frans de Waal. C’était en avril, dans l’auditorium rempli à ras bord du Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel. Qui s’est esclaffé. Non seulement le primatologue néerlando-états-unien a été désigné comme l’une des «100 personnes les plus influentes du monde aujourd’hui» par le magazine Time (en 2007) et l’un des «47 grands esprits de la science de tous les temps» par la revue Discover (en 2011); il sait également faire rire son public comme un comique de stand-up.

Biologiste du comportement, auteur d’ouvrages aussi marquants que décoiffants (dernier en date: Le Bonobo, Dieu et nous – A la recherche de l’humanisme chez les primates , 2013), le chercheur intervenait en guest star d’un symposium consacré aux «Emotions sociales chez les humains et les animaux», organisé par l’institution neuchâteloise en collaboration avec le Centre interfacultaire en sciences affectives de l’Université de Genève. «J’avais l’habitude des bagarres – et je savais bien que celles-ci étaient une mauvaise chose seulement si elles devenaient violentes, ou s’il n’y avait pas de réconciliation», poursuit-il, en clôturant son retour en enfance.

De l’agression à la réconciliation

Son livre De la réconciliation chez les primates, paru en 1989 (en 2002 en français), revenait pourtant de loin. «Quand j’étais étudiant [c’est-à-dire dans les années 70, ndlr], la seule chose dont on avait le droit de parler, c’était l’agressivité. Konrad Lorenz avait écrit le livre L’Agression et toutes les études portaient là-dessus. Dans ce contexte, je devais étudier l’agressivité chez les chimpanzés au zoo d’Arnhem. Au milieu d’un conflit, je vois tout à coup les deux individus concernés arrêter de se battre, s’embrasser et s’enlacer. Je ne comprenais pas ce qui se passait, personne ne m’en avait jamais parlé… Une fois que j’ai pu donner un nom à ce phénomène – «réconciliation» –, j’ai commencé à me rendre compte que ça se passe tout le temps.» Exception: «Le seul mammifère chez qui on ne l’a pas trouvée – et ce n’est pas faute de l’avoir cherchée –, c’est le chat. J’aime les chats, j’en ai à la maison: j’attends depuis toujours le moment magique où ça se passera…»

Dans la vidéo qui enchaîne, une réconciliation entre deux grands singes passe par un baiser posé par l’un sur la main de l’autre. Très courant, paraît-il. La main tendue, c’est d’ailleurs un geste de réconciliation fréquent chez les chimpanzés. On le voit jusque dans le dernier film du cycle La Planète des singes. «Si on en arrive au point où même Hollywood accepte la réconciliation chez les primates, cela veut dire qu’on est vraiment sur la bonne voie.»

Bonne nouvelle: la réconciliation s’apprend

Autre bonne nouvelle: comme tous les comportements dits «pro-sociaux», la réconciliation s’apprend. «Certains pensent que les animaux sont entièrement instinctifs et les humains entièrement culturels: c’est une vision en noir et blanc. Nous avons cherché à savoir dans quelle mesure la réconciliation chez les primates dépend d’un apprentissage social.» Expérience: «Nous avons pris des macaques rhésus et des macaques à face rouge. Les premiers sont très hiérarchiques et agressifs, ils se blessent, ils se punissent, ils se réconcilient très peu. Les seconds sont très tolérants, décontractés, ils se réconcilient facilement. Je les appelle «les New-Yorkais» et «les Californiens» du monde simiesque… Nous avons mis ensemble des juvéniles des deux espèces – avec des faces rouges légèrement plus âgés, pour que l’influence vienne de leur côté – et nous avons observé ce qui se passait du point de vue des comportements de réconciliation.» Résultat? «Les rhésus se réconcilient de plus en plus, jusqu’à égaler les faces rouges, et ils continuent à le faire même si on les sépare de ces derniers. Nous avons créé un nouveau modèle de macaque rhésus, amélioré grâce à l’exposition à une espèce plus conciliante…»

Argumentation sur le fil. Il faut balayer, d’un côté, l’idée selon laquelle les animaux seraient des «machines instinctuelles»: chez les primates comme chez les poissons, et même chez les insectes, une partie plus ou moins prépondérante des comportements s’acquiert à travers l’apprentissage social. D’autre part, on ne peut acquérir une faculté qui ne serait pas déjà potentiellement là. C’est toute la question de l’empathie: le fait qu’elle est inscrite dans notre biologie n’empêche pas qu’il faille la cultiver pour qu’elle s’épanouisse…

Empathie des émotions

Frans de Waal, qui a consacré un ouvrage au sujet en 2010 ( L’Age de l’empathie – Leçons de nature pour une société plus apaisée ), dégaine le dictionnaire. «Voici une définition: c’est la capacité de comprendre et de partager les sentiments d’autrui. On voit tout de suite les deux composantes: «comprendre», c’est la partie cognitive; «sentiments», c’est la composante émotionnelle… Je suis biologiste, mais je vis dans un département de psychologie. Si vous demandez au psychologue moyen ce qu’est l’empathie, il avancera le côté cognitif, disant qu’elle consiste à vous imaginer dans la situation de quelqu’un, à vous mettre à sa place. En réalité, les émotions sont absolument essentielles.» La preuve? «Les psychopathes sont très forts sur les aspects cognitifs de l’empathie: ils savent se mettre à votre place pour mieux vous exploiter. Ce qui leur manque, c’est justement la composante émotionnelle.»

Réconciliation, empathie, quoi d’autre? Tous les comportements pro-sociaux – coopération, «entraide ciblée», propension au partage – se retrouvent chez les primates. Y compris le penchant pour l’équité. Depuis 2012, 20 millions d’internautes ont visionné une vidéo devenue célèbre, montrant une expérience faite avec des singes capucins neuf ans plus tôt. Marche à suivre: on prend deux individus de l’espèce, on les place dans deux cages d’où ils peuvent se voir, on les amène à accomplir une tâche, on les récompense de manière injuste: l’un avec des grains de raisin (ils adorent), l’autre avec des rondelles de concombre (ils le considèrent comme comestible, sans plus). Résultat: le second jette la nourriture qu’on lui tend, secoue la cage, sort un bras pour percuter rageusement la table où il est posé…

Si, chez les capucins, le singe qu’on a privilégié croque tranquillement ses fruits, il en va autrement chez les chimpanzés: «Dans une étude réalisée par Sarah Brosnan en 2010 , celui qu’on récompensait avec des raisins les refusait, jusqu’à ce que l’autre en reçoive aussi.» Pas mal, pour une espèce qui traîne – comme la nôtre – une réputation toute en compétition et en agressivité… Dans le cerveau du primate humain, d’ailleurs, comme le relevait le neuro-économiste zurichois Philippe Tobler lors du symposium, on voit inscrite cette même inclination pour l’égalité. Reste à savoir quoi en faire, dans nos sociétés industrialisées qui, depuis trente ans, ont pris résolument la direction opposée.

Cet article a été publié originellement en avril 2015.

«Au milieu d’un conflit, je vois les individus concernés arrêter de se battre, s’embrasser et s’enlacer»

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