Un jour, le lac si calme s’est mis à bouillir

Frank Westerman a voulu savoir comment naissent les mythes. Il a recueilli, 30 ans après l’explosion du lac Nyos en 1986 au Cameroun qui fit près de 2000 morts, les récits du drame

Genre: Récit
Qui ? Frank Westerman
Titre: La Vallée tueuse
Trad. du néerlandais (Pays-Bas)par Annie Kroon
Chez qui ? Christian Bourgois, 391 p.

D’où viennent les mythes? Naissent-ils de faits avérés qui, passés au crible des religions et de leurs rituels, deviennent atemporels, allégoriques, pour enfin se figer en légendes? Et d’où nous vient-elle, cette urgence à vouloir combler les mystères par des récits, que ceux-ci soient fictifs ou rationnels, afin d’atteindre une forme de cohérence, de discerner une logique interne dans les histoires les plus absurdes?

Dans La Vallée tueuse, le journaliste néerlandais Frank Westerman se saisit d’un événement ­tragique, en analyse les circonstances puis s’emploie à séparer celles-ci des fables qui, au fil des ans, s’y sont confondues. Remontant la piste du mythe, il donne à entendre les voix qui ont interprété un incident selon leur conception du monde. De fait, tout épisode, au fil du temps, ploie sous le poids des narrations, subordonné aux mots et aux croyances. «Personne n’a jamais été témoin de la naissance d’histoires mythiques», relève Westerman. Cela «parce qu’elles étaient insignifiantes au départ, si insignifiantes qu’on ne soupçonnait pas en elles la moindre grandeur.» Et pourtant, grandeur il y a: elle se manifeste dans le potentiel imaginaire de la réalité.

Les morts du Cameroun

Mais revenons à la source du livre, à l’événement – pas si insignifiant au demeurant – qui a engendré, outre des mythes, une admirable fresque journalistique. Pour ce faire, rendons-nous au Cameroun, ce pays «dans le creux de l’aisselle» du continent africain, «l’endroit le plus étouffant, là où tout est humide, chaud et vert». De là, aventurons-nous dans la vallée du lac de Nyos. Nous sommes le jeudi 21 août 1986, le soir arrive. Le lac, soudain, vire de couleur, les poissons se mettent à bouillir dans les filets. En une nuit de catastrophe, un gaz mortel jaillit des eaux pour se répandre dans les villages, tuant hommes, femmes et enfants, décimant le bétail et les oiseaux. La végétation reste intacte. Le bilan est de près de 2000 morts.

Voilà pour les faits. «C’était mon champ d’expérimentation pour étudier quels récits, un quart de siècle plus tard, en étaient sortis», écrit Westerman en 2011. Il est vrai que les circonstances du désastre sont à ce point invraisemblables qu’elles ouvrent la porte à toutes les affabulations. Tandis que les volcanologues occidentaux tentent de rationaliser l’inexplicable, les subjectivités, comme de bien entendu, s’appliquent à éclairer le malheur à la lumière de versets bibliques, de légendes ou de méfiances interethniques. Les symboliques y trouvent un terreau fertile.

Trois points de vue

Tissant son propre récit entre ceux des autres, entrecoupant son vaste collage de billets personnels, Frank Westerman entraîne son lecteur dans un voyage intelligent, nuancé et brillamment recherché. Agronome de formation, celui qui fut correspondant de guerre dans les années 1990 a l’expérience de son côté. Il faut reconnaître à Westerman un don d’équilibriste: il dose et alterne avec beaucoup d’aisance les chapitres consacrés à l’exploration systématique de son sujet et ceux dédiés à la réflexion qu’engendre la recherche.

Car sous cet enchevêtrement de points de vue décante une vérité obscure, qu’il s’agit de saisir par l’écriture. En électron libre et reporter chevronné, Westerman fait de l’ordre, isole les témoignages et divise son ouvrage en trois chapitres. Il arrange autant d’axes d’interprétation distincts: «Les tueurs de mythes», «Les porteurs de mythes» et «Les faiseurs de mythes». Soit la perspective scientifique, chrétienne missionnaire et indigène.

De l’objectivité à la subjectivité

La première draine quelques noms célèbres, dont celui du volcanologue français Haroun Tazieff. Ce dernier prétend que le gaz mortel de la vallée de Nyos est le fait d’une éruption volcanique sous forme de CO2. Les experts islandais et américains défendent une autre thèse: le lac aurait spontanément vomi une bulle de gaz. Deux approches contradictoires qui débouchent sur un violent désaccord médiatique. Ainsi élevé au niveau de la science, l’événement devient un cas abstrait à élucider à l’aide de chiffres et de formules – avec pour résultat de gommer le facteur humain. Ici, c’est la méthode et non l’homme qui fait le mythe: parce que tout phénomène émane d’une cause, les savants sont tenus de mettre en lumière ses mécanismes sous-jacents, et non sa dimension sociale.

Parole aux victimes

Tandis que l’objectivité se teinte d’ego – sans pour autant trouver de réponse définitive – les missionnaires, dans un élan œcuménique, rassemblent les survivants dans des camps. Personne ne demande à ces hommes de foi d’élucider le mystère, cependant on attend d’eux qu’ils en livrent la signification. Pour les prédicateurs, «la vérité est allégorique», note l’auteur. Et Westerman de signaler cette façon qu’ont les religieux de transformer la catastrophe en argument céleste: elle agit alors en parabole contemporaine, au plus proche de l’expérience des Camerounais. Ici aussi, l’appropriation du désastre va bon train, multipliant du même fait les finalités des mythes.

Les chrétiens ne sont pas les seuls à s’attacher à la symbolique du malheur. Westerman, qui récolte les informations à leur source, termine sa recherche par les interprétations des Camerounais. Si l’anthropologue Paul Nkwi et l’écrivain Bole Butake véhiculent l’histoire de la catastrophe au travers de leurs écrits et de leurs théories, le regard des Fons, les chefs de clans musulmans, révèle une souffrance à l’état brut. Leurs multiples versions, une fois combinées, illustrent les inépuisables possibilités d’histoires jaillissant d’une seule et même occurrence.

Finalement émancipés de la réalité mère, les mythes rejoignent un répertoire de références essentielles, qui bientôt deviennent ordinaires. «Dans le monde entier, chacun fait grandir ses enfants avec de la nourriture, de la boisson et des fables», relève l’auteur. Le mythe, cette pulsion instinctive qui soumet la réalité à nos idéologies.

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Frank Westerman

«La Vallée tueuse»

«La curiosité humaine ne peut se satisfaire de ce qui est incomplet, absurde ou inconnaissable. Faute de mieux, nous inventons ce qui manque. Mais pourquoi? D’où vient ce penchant à créer des fables? Pour donner au monde une cohérence? Pour le contrôler?»