jean-jacques rousseau

De Sparte à Genève, éloge de la démocratie directe pour communautés restreintes

Le «Contrat social» fut brûlé et lacéré dans un Ancien Régime complaisant à l’égard des inégalités, avant de devenir le livre de chevet des Jacobins. Balade dans la postérité politique du Genevois en compagnie d’une admiratrice de longue date, Yvette Jaggi

De Sparte à Genève, éloge de la démocratie directe pour communautés restreintes

Le «Contrat social» fut brûlé et lacéré dans un Ancien Régime complaisant à l’égard des inégalités, avant de devenir le livre de chevet des Jacobins. Balade dans la postérité politique du Genevois en compagnie d’une admiratrice de longue date, Yvette Jaggi

Titre: Du contrat social, ouPrincipes du droit politique
Chez qui ? Amsterdam, Marc Michel Rey, 1762

Dès sa parution, Du contrat social a connu un succès de scandale. Un scandale religieux qui occulta momentanément l’apport révolutionnaire de ce livre: l’instillation dans les monarchies d’un puissant poison politique. Alors que la plupart des penseurs des Lumières s’accommodaient plus ou moins bien des institutions féodales, Rousseau affirme dans ce livre qu’une société juste ne peut découler que de la volonté populaire, qui est souveraine. La Révolution française est déjà en marche dans ce texte, dont les révolutionnaires se sont d’ailleurs réclamés avec ferveur.

La souveraineté populaire s’incarne dans un «pacte social» que la communauté, réunie en assemblée où tous ont voix égale, se donne et transforme selon les nécessités du temps. Elle protège les plus faibles de la puissance des plus forts, en exigeant de chacun qu’il renonce à une partie de sa liberté naturelle pour gagner une liberté civile, garantie par tous. Les mœurs, les coutumes et l’opinion publique – ce dernier concept apparaît également pour la première fois avec cette netteté dans le Contrat – jouent bien sûr un rôle dans la prise de décision, chaque législation exprimant le génie ou le sentiment de ceux qui l’ont faite.

«Genève a brûlé le Contrat social! Genève a brûlé Emile!» s’indigne la politicienne socialiste vaudoise Yvette Jaggi. Quel rapport entre elle et le Contrat? Avant d’entreprendre sa brillante carrière politique, elle a consacré son mémoire de licence en lettres à La théorie de la volonté générale chez Rousseau et son influence sur Robespierre. Depuis lors, elle entretient avec les œuvres du «citoyen de Genève» un commerce étroit et son œil brille quand l’occasion lui est donnée d’en parler.

Genève, avec qui Jean-Jacques Rousseau a eu des relations si compliquées, était pourtant la cité à laquelle le philosophe politique pensait sans doute en écrivant le Contrat. Une cité dont la population était encore assez peu nombreuse pour que puissent fonctionner à la fois les assemblées générales réunissant les citoyens (dans la définition restrictive de l’époque) et le contrôle social (ou l’entraide de proximité).

La démocratie directe pure et dure prônée par Rousseau convient en effet seulement aux petites communautés. De ce point de point de vue, le Contrat n’est-il pas daté? «Il est vrai que la démocratie représentative s’est imposée dans les Etats-nations qui se sont constitués ou renforcés au XIXe siècle. La distance entre les centres politiques et les territoires qu’ils régissaient a rendu nécessaire la délégation de souveraineté à des députés. Au temps de Rousseau, on n’en était déjà plus aux Cités-Etats pour lesquelles il aurait sans doute eu de la compréhension; en revanche, il ne pouvait tolérer un régime qu’il aura contribué à faire qualifier d’ancien, où monarques, princes et aristocrates détenaient tous les pouvoirs.»

Pour Rousseau, small is beautiful. D’où son opposition à la démocratie représentative. Il moque notamment le modèle anglais dans lequel le citoyen ne serait libre que le jour des élections et esclave le reste du temps. Yvette Jaggi ne le blâme pas pour cela: «La finalité du délégué, c’est sa propre perpétuation, sa réélection donc. Qu’il présente comme une condition pour pouvoir continuer à servir sa conception du bien public.»

Yvette Jaggi relève aussi que Rousseau est «un intimiste». Il ne se sent à l’aise que dans les petites communautés et n’aime pas les grandes villes*, préférant rêver en marchant de villages en petites cités. Il est surtout persuadé qu’un bon gouvernement n’est possible qu’à cette échelle. «Les petites communautés favorisent aussi la transparence, principe et condition, selon lui, de la démocratie politique et de la justice sociale, malgré les obstacles qui s’y opposent continuellement.»

Rousseau se réfère à la cité antique plutôt qu’aux communautés villageoises pratiquant la démocratie directe. Il préfère aussi Sparte et ses hoplites disciplinés à l’Athènes des sophistes. Cela lui a valu de passer pour un ancêtre de Staline, une lecture qu’Yvette Jaggi juge grotesque, en totale contradiction avec les motivations fondamentalement démocratiques de l’ouvrage, qui a aussi inspiré la construction des démocraties représentatives soucieuses, à leur manière, de considérer le peuple comme le souverain. Le rêve de Rousseau d’une démocratie sans partis? «Ces derniers peuvent effectivement conduire à des dérives. Celle du parti unique est la plus dangereuse, mais le système multipartis laïcs n’est pas exempt de tout risque. Le pire reste le mélange de l’argent et de la politique, une combinaison qui mène tout droit à la manipulation et à la corruption.»

Pour Yvette Jaggi, la prédilection de Rousseau pour la proximité n’est pas l’effet d’une ­tendance à la nostalgie mais bien l’un des aspects les plus actuels de son œuvre de précurseur visionnaire: «Réagissant à la mondialisation des marchés et des pouvoirs, les gens veulent se réapproprier la gestion des affaires locales. De plus, l’intégration dans une communauté proche permet de lutter contre l’isolement social.»

*Lire notamment d’Yvette Jaggi, «Jean-Jacques Rousseau. La ville non aimée, la Cité idéalisée», dans Antiurbain. Origines et conséquences de l’urbaphobie, PPUR, 2010.

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Du contrat social

«Les hommes droits et simples sont difficiles à tromper […]. Quand on voit chez le plus heureux peuple du monde des troupes de paysans régler les affaires de l’Etat sous un chêne et se conduire toujours sagement, peut-on s’empêcher de mépriser les raffinements des autres nations, qui se rendent illustres et misérables avec tant d’art et de mystères?»

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