En 1968, la révolte estudiantine gronde, la lutte contre les inégalités raciales s'intensifie, et jamais le sport n'aura si bien fait corps avec son époque. En octobre, aux Jeux olympiques de Mexico, les disciplines se réinventent, les records tombent et le podium devient tribune politique. 50 ans plus tard, «Le Temps» retrace les moments forts de l'événement.

En 1967, Jim Hines ne pense pas aux Jeux olympiques de Mexico mais à changer de sport. Une nouvelle fois. Ancien joueur de baseball à la pointe de vitesse spectaculaire devenu sprinteur, il s’apprête à parapher un contrat professionnel avec les Miami Dolphins, une équipe de football américain. Mais Bobby Morrow, son entraîneur d’athlétisme, s’entête pour qu’il diffère sa reconversion. Son poulain, pense-t-il, a les jambes pour devenir le premier homme à courir le 100 mètres en moins de 10 secondes.

L’intéressé lui donnera raison le 14 octobre 1968, au bout d’une finale olympique entrée dans la légende parce qu’elle préfigurait l’avenir de la spécialité. Il y a exactement 50 ans, le sprint inaugurait une nouvelle ère. Il allait grappiller des centièmes de seconde sous la bonne garde de technologies de chronométrage inédites. Ses héros seraient Noirs, comme les huit hommes réunis sur la ligne de départ ce jour-là.

Officiellement, quand les athlètes du monde entier arrivent au Mexique à l’automne 1968, l’homme court déjà le 100 mètres en 9 secondes et 9 dixièmes. Le 20 juin, lors des championnats des Etats-Unis à Sacramento, Californie, le record du monde (10’00) est battu ou égalé cinq fois en moins de deux heures et trente minutes de compétition. Sur place, les reporters n’en reviennent pas. «J’ai vu sauter le couvercle du sprint», écrit Jean-Pierre Lacour, de L’Equipe, dans son «câble» exalté. Ses confrères et lui viennent d’assister en direct à ce que l’histoire du sport retiendra comme «The night of speed».

«Super-sprinteur» vintage

Ce soir-là, Jim Hines, Charles Greene et Ronnie Ray Smith signent des temps de 9''9. Mais ils demeurent contestables, car enregistrés manuellement, avec tout ce que l’intervention humaine suggère d’imprécision. D’autant que le chronométrage électronique, qui était utilisé mais «ne servait pas à donner le temps officiel, indiquait 10''03 pour Hines, 10''09 pour Greene et 10''13 pour Smith», souligne l’encyclopédie Universalis.

Quelques mois plus tard à Mexico, le minuscule Melvin Pender (1,65 m) est le premier à se détacher au coup de pistolet. Mais bien vite, Jim Hines revient et prend la tête. Le look – maillot bleu dans le short blanc taille (très) haute – est forcément vintage, mais la musculature impressionne et la foulée «longue et élastique», disent les spécialistes, en fait un «super-sprinteur». Il franchit la ligne d’arrivée en 9''95, temps certifié par le chronométrage électronique enfin adopté par l’athlétisme. Cela lui vaut un record du monde qui tiendra quinze ans (jusqu’en 1983), et sa place au panthéon de l’athlétisme.

Au-delà de la performance du jeune natif de l’Arkansas, 22 ans à peine, la finale du 100 mètres des Jeux olympiques de Mexico marque les esprits parce qu’elle est la première à ne mettre aux prises que des athlètes noirs. Sur la ligne de départ, on compte trois Américains (Jim Hines, Charles Greene, Melvin Pender), un Jamaïcain (Lennox Miller), un Cubain (Pablo Montes), un Français (Roger Bambuck), un Canadien (Harry Jerome) et un Malgache (Jean-Louis Ravelomanantsoa) mais aucun Blanc.

Sur la question «raciale», le contexte est chargé. Au début de l’été 1968, les athlètes noirs américains envisageaient de boycotter les Jeux olympiques pour dénoncer les inégalités raciales aux Etats-Unis. Finalement, ils sont venus mais portent un badge «Olympic project for human rights» «pour que le monde entier sache que nous protestons, pacifiquement et en silence», expliquent les athlètes John Carlos et Ralph Boston. Le macaron «est aussi fièrement arboré par une large majorité des athlètes blancs de l’équipe des Etats-Unis qui se sont solidarisés avec leurs coéquipiers de couleur», remarquent Robert Parienté et Guy Lagorce dans La fabuleuse histoire des Jeux olympiques (2000).

«Black power» version tartan

Avant le début des épreuves, de nombreux Noirs américains se baladent en boubous – qu’ils ont fait apporter au Mexique par des athlètes sénégalais – afin d’afficher leur attachement à l’Afrique. Le 16 octobre, Tommie Smith et John Carlos lèveront un poing ganté de noir et polémique sur le podium du 200 mètres. En monopolisant les huit couloirs, les finalistes du 100 mètres n’accomplissent par contre pas un geste militant, mais prophétique: les athlètes noirs domineront le sprint pour les décennies à venir.

Il faut attendre juillet 2010 pour voir un premier Blanc, le Français Christophe Lemaitre, franchir la fameuse «barrière des 10 secondes» (notion qui dispose de sa propre page Wikipédia). 70 hommes y sont parvenus avant lui, tous «West Africans», «un concept récemment apparu qui tisse des liens génétiques entre Antillais, Noirs américains et Africains», note le journaliste Jean-Philippe Leclaire dans le prologue de son livre Pourquoi les blancs courent moins vite (2012), enquête-essai qui s’attache à comprendre ce «black power» version tartan au-delà des idées reçues, en croisant les approches sociologiques, historiques et scientifiques.

Le sujet fascine, mais dérange. Avant le journaliste français, son confrère américain Jon Entine l’avait abordé frontalement dans Taboo: why black athletes dominate sports and why we are afraid to talk about it (2000). L’ouvrage porte si bien son nom qu’il galérera longtemps avant d’être publié…

Sur 100 mètres, la tendance n’est toujours pas démentie par les faits maintenant que 134 hommes – dont désormais cinq Asiatiques – ont avalé leur ligne droite en moins de 10 secondes une fois au moins. Certains ont récidivé à de nombreuses reprises. Pas le pionnier Jim Hines: après avoir gagné une seconde médaille d’or sur 4 x 100 mètres avec le relais américain, il est rentré au pays et a signé le contrat que lui proposaient les Miami Dolphins.