La Suisse à l'Euro (1/3)

En 1996, la Suisse joue son premier Euro sans ses stars alémaniques

Sur la lancée de la Coupe du monde 1994, la Suisse se qualifie pour la première fois pour l’Euro, organisé par l’Angleterre. Mais Roy Hodgson s’en va à l’Inter Milan et son successeur, le Portugais Artur Jorge, décide de se passer des stars alémaniques Alain Sutter et Adrian Knup. Un ressort est cassé

La Suisse à l’Euro. Jusqu’ici, l’équipe de Suisse a participé à trois championnats d’Europe, en 1996, 2004 et 2008. Durant trois jours, nous retraçons ces précédentes épopées.


Il faut trois ans pour bâtir une équipe mais trois minutes peuvent suffire à la détruire. Depuis la fameuse rocade Hodgson-Stielike en 1992 (l’Anglais passe de Neuchâtel Xamax à l’équipe de Suisse, l’Allemand fait le chemin inverse), le nouveau sélectionneur s’était efforcé de donner un style (scandinave) à l’équipe nationale.

Celle-ci s’était qualifiée assez brillamment pour la World Cup 1994 aux Etats-Unis et, sur sa lancée, avait décroché son billet pour le Championnat d’Europe des nations, qu’organisait l’Angleterre en juin 1996. «Nous avions devancé la Suède, qui venait de finir troisième de la Coupe du monde. Ça tournait bien, nous étions durs à battre et avions de bons attaquants», se souvient l’ancien défenseur Stéphane Henchoz.

En novembre 1995, le tirage au sort la place dans le groupe A avec l’Angleterre, pays organisateur, les Pays-Bas, qualifiés après un barrage contre l’Irlande mais quarts de finalistes aux Etats-Unis, et l’Ecosse, alors toujours présente dans les grands rendez-vous. Un groupe homogène, mais l’Euro a la réputation d’être plus difficile qu’une Coupe du monde. Et puis Roy Hodgson connaît parfaitement bien les deux équipes britanniques. La cote de l’entraîneur anglais, débarqué incognito en 1990 de Malmö, est au plus haut en Europe. Massimo Moratti, qui vient de racheter l’Inter Milan et dépense sans compter, le veut absolument.

Est-ce l’idée de doubler son salaire, la promesse d’entraîner les meilleurs joueurs du monde (Ronaldo, Youri Djorkaeff, Christian Vieri, Roberto Baggio) ou la perspective d’habiter une villa au cœur d’un golf? Hodgson ne résiste pas bien longtemps. Un accord avec l’Association suisse de football (ASF) semble trouvé pour que l’Anglais cumule les deux fonctions jusqu’au terme de l’Euro. Après tout, l’équipe tourne toute seule, les joueurs lui font confiance et son adjoint, Hans-Peter «Bidu» Zaugg, est capable de gérer les affaires courantes.

Surprise générale

Tout bascule juste avant Noël. Dans un réflexe bien helvétique, le président de l’ASF Marcel Mathier et le délégué aux équipes nationales Giangiorgio Spiess convainquent le comité central que l’équipe de Suisse ne peut pas partager son sélectionneur avec un club.

«Alors qu’il avait été question que je puisse cumuler les fonctions entre l’Inter et la Nati, ils ont changé d’avis. Ils voulaient un coach à plein temps», regrettera Roy Hodgson. Et aussi un nom ronflant, un entraîneur prestigieux. Giangiorgio Spiess en a un: Artur Jorge. Le 19 décembre 1995, le Portugais est nommé sélectionneur à la surprise générale.

Artur Jorge est l’homme qui a mis le FC Porto sur la carte de l’Europe. Il a remporté la Coupe d’Europe des clubs champions en 1987 en battant le Bayern Munich. Tout le monde se souvient du but vainqueur marqué par l’Algérien Rabah Madjer d’une talonnade géniale; moins du style de jeu défensif qu’il impose à ses équipes. Jorge est un intellectuel du football, qu’il est allé étudier en RDA, à Leipzig.

Ce visionnaire a anticipé le football moderne: des contingents de 25 à 30 joueurs interchangeables, les statistiques, un manager qui prend du recul et laisse le terrain à ses adjoints. C’est un cérébral froid et distant, qui garde ses distances et ne parle qu’à sa moustache. Le choc culturel avec Hodgson – sympathique, charmeur, tactile, roué – est brutal. Dans un football suisse historiquement tiraillé entre ses diverses influences, l’Anglais avait su se placer au-dessus de la mêlée et créer l’union sacrée. Le Portugais, lui, se met à part.

A mille lieues des calculs

Il semble se désintéresser du Championnat de LNA, ne parle pas aux internationaux, dont il va voir les matches à Dortmund, Hambourg ou Munich. L’Hebdo, qui lui consacre à l’époque un portrait, écrit: «Il est passé maître dans l’art de la banalité décourageante. Quand on lui demande ce qu’il pense du niveau du foot suisse, sa réponse reste invariable: «Il y a de bons joueurs et des moins bons.» Peut-être est-ce une manière de cacher son ignorance. Avec le recul, Stéphane Chapuisat le pense: «Il ne connaissait pas forcément bien le championnat…»

Ce qui est sûr, c’est qu’il ne connaît pas le Blick. Depuis des lustres, la rubrique des sports du quotidien zurichois a la prétention de faire et de défaire les sélectionneurs. Dans le doute, les joueurs préfèrent jouer le jeu de la petite info glissée, du commentaire réservé en primeur. «Il vaut mieux avoir le Blick avec soi que contre soi», résume l’un d’eux. Artur Jorge est à mille lieues de ces petits calculs. Malgré des matches amicaux décevants, il prépare son groupe pour l’Euro. Et une (double) surprise.

«Le mardi noir du football suisse»

Le mardi 28 mai est le jour prévu pour l’annonce des 22 joueurs retenus pour l’Euro. «On s’était entraînés le matin, il y avait encore un groupe de 25-26 joueurs, se souvient Stéphane Henchoz. Artur Jorge a fait venir quelques joueurs dans son bureau pour leur parler. Il y avait Knup et Sutter, mais personne n’a fait le lien. Quand ils sont sortis, ils nous ont dit «On n’y est pas» et ça a été le choc.» Un séisme, même. Pas d’Euro pour Adrian Knup le buteur et Alain Sutter le créateur. Artur Jorge leur préfère David Sesa et Alexandre Comisetti.

Ce 28 mai devient «le mardi noir du football suisse». «Ce soir-là, TeleZüri a battu son record d’audience, un débat sur Radio 24 a duré exceptionnellement jusqu’à minuit, des filles ont, paraît-il, pleuré dans les écoles», écrit encore L’Hebdo. Car Alain Sutter, bien plus que Stéphane Chapuisat, est la star des années 90. Un footballeur délicat au physique de Viking, torse body-buildé et longs cheveux blonds.

Dix ans avant David Beckham, il est le premier footballeur métrosexuel. La stupeur passée, la fureur se déchaîne. Le Blick entame une campagne baptisée «Jorge Wahnsinn» («la folie de Jorge»). Quatre jours plus tard, la Suisse joue son dernier match amical avant l’Euro contre la République tchèque. Le sélectionneur, protégé par un garde du corps, est sifflé, conspué. Des dizaines de banderoles réclament son départ. Certains se deman­dent si son opération au cerveau en 1994 n’a pas diminué ses capacités intellectuelles.

Le grand mérite de Roy Hodgson était d’avoir mis en place quelque chose de très stable et efficace. Là, tout était remis en question.

Artur Jorge essaye un 3-5-2 inédit en première mi-temps, puis revient au 4-4-2 après la pause. La Suisse perd et s’envole pour Londres totalement déboussolée. «Le grand mérite de Roy Hodgson était d’avoir mis en place quelque chose de très stable et efficace. Là, tout était remis en question», résume Stéphane Chapuisat.

Match d’ouverture à Wembley

Les joueurs gardent tout de même un point fixe en ligne de mire: Wembley. Ils doivent jouer le match d’ouverture contre l’Angleterre dans le stade le plus mythique de l’histoire du football. Le 8 juin tombe un samedi, la rencontre est fixée à 15h; c’est beau comme une finale de Cup. Pour les quinze (!) Romands du groupe, c’est la réalisation d’un rêve de gosse, avec en résonance les commentaires de Jean-Jacques Tillmann et Max Marquis.

Dans ce cadre sublime, Alain Geiger ignore qu’il va vivre sa 112e et dernière sélection. Le vétéran valaisan (35 ans), clé de voûte de la défense sous l’ère Hodgson, est placé au milieu de terrain, aux côtés de son jeune coéquipier du GC Johann Vogel (18 ans). Artur Jorge lui préfère en défense Ramon Vega. Le colosse soleurois fait rire tout le groupe par sa confiance en lui, inversement proportionnelle à ses capacités balle au pied. Stéphane Chapuisat est sur le banc. La trouvaille de Jorge, le jeune latéral de Xamax Sébastien Jeanneret, 22 ans, une sélection en amical contre le Luxembourg, est titulaire.

Les Anglais n’en pouvaient plus, ils ne voyaient plus le ballon.

Le pire, c’est que la Suisse fait un très bon match. L’Angleterre de Paul Gascoigne domine et marque par son buteur Alan Shearer (24e), mais l’équipe fait corps. Avant la mi-temps, Marco Grassi, à la réception d’un centre de Türkyilmaz, réussit à viser la transversale à deux mètres des buts de David Seaman.

En seconde période, Artur Jorge se décide à faire entrer Marcel Koller au milieu et Stéphane Chapuisat en attaque. La Suisse presse, le petit Vogel manque de peu le cadre. A cinq minutes de la fin, Marco Grassi obtient un penalty pour une faute de main de Stuart Pearce. Kubilay Türkyilmaz place la balle au ras du poteau et s’en va fêter cette égalisation aussi inattendue que méritée avec les 8800 supporters suisses qui ont fait le déplacement. Même Roy Hodgson est enthousiaste. «Les Anglais n’en pouvaient plus, ils ne voyaient plus le ballon», s’enflamme-t-il dans sa chronique au Blick.

La vague Orange

Dans le camp suisse, ce premier match redonne le sourire à tout le monde. La presse internationale encense Johann Vogel. Christophe Bonvin n’en revient pas d’avoir foulé la pelouse de Wembley et son pote Patrick Sylvestre, qui lui n’a pas joué, partage son bonheur dans le bus qui mène l’équipe à Birmingham, cadre de ses deux prochains matchs.

La deuxième rencontre a lieu au Villa Park, le jeudi 13 juin. Les Pays-Bas alignent une grosse équipe: la jeune génération de l’Ajax, qui a remporté la Ligue des champions un an plus tôt (van der Sar, Reiziger, Seedorf, Overmars, Davids, Kluivert, les frères de Boer), plus Dennis Bergkamp et le fils Cruyff.

On est rentrés chez nous avec le sentiment d’être passés à côté du truc.

La Suisse se prend la vague Oranje, puis craque en seconde mi-temps (buts de Cruyff et Bergkamp). «Marc Hottiger a une belle occasion à 0-0, regrette Stéphane Henchoz. Sans avoir fait un mauvais match, on était battus.» La qualification est encore possible, si l’Angleterre bat les Pays-Bas (ce qui sera fait, 4-1) et si la Suisse bat l’Ecosse le 18 juin, toujours à Birmingham. Mais le soufflé est déjà retombé. «Une chose m’avait frappée, raconte Henchoz: alors que nous pouvions encore espérer, certains joueurs s’étaient déjà renseignés auprès du staff pour les vols de retour. Dans la tête, ils étaient déjà partis.» L’Ecosse gagne 1-0 («Sans Pascolo, on peut en prendre trois», rappelle Henchoz), les Suisses peuvent partir pour de bon. «On est rentrés chez nous avec le sentiment d’être passés à côté du truc», regrette aujourd’hui encore Stéphane Henchoz.

Stéphane Chapuisat, lui, est plus fataliste: «Pour aller loin, il aurait fallu être bien préparé. Ce n’était pas le cas, il n’y avait plus de ligne.» Le 30 juillet, l’expérience Artur Jorge prend fin. Le 14 août, l’Autrichien Rolf Fringer lui succède. Le 31 août, l’équipe de Suisse perd 1-0 contre l’Azerbaïdjan à Bakou. Elle ne sait pas encore qu’elle va manquer la Coupe du monde en France et replonger dans huit ans de galère.

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