Andre Agassi a bredouillé quelques banalités, puis il s'est tourné vers son bourreau, de onze années son cadet, avec un sourire empli de déférence: «Au niveau des déplacements et du jeu, tu es pour moi une source d'inspiration. Tu me permets d'être meilleur chaque année.» Devant les joues empourprées du prodige et le regard attendri d'un vaste parterre, l'Américain a encore ajouté, pour la forme: «Du début à la fin, j'ai senti que je n'avais aucune chance.» Hommage élégant à celui qui venait de l'exécuter proprement (6-3 6-0 6-4), dimanche soir, en finale de la Masters Cup.

Roger Federer était intouchable, même pour un baroudeur de 33 ans dressé sur ses ergots de monstre sacré. Seule la pluie a interrompu le monologue enchanteur, huitante-huit minutes d'un tennis leste et spontané, à la simplicité géniale. Invincible, Federer a quitté Houston avec un chèque de 1,5 million de dollars, une hardiesse décuplée et une place de numéro deux mondial que nombre d'experts attribuent à un fâcheux contretemps. «Rodgeur» le sait, cette année 2003 l'a révélé au monde entier, mais aussi à ses propres yeux. «Ce que j'y ai accompli est fantastique. C'est une source de motivation pour l'avenir.» Quatre événements l'ont transformé.

Roland-Garros, 26 mai

Paris le reçoit avec tous les égards dus à un grandissime favori. Ce jour-là, au premier tour des Internationaux de France, un Péruvien aux états de service faméliques le défie sur le Central avec, pour viatique, une belle paire de jambes et toute la férocité qui sied aux smicards. Rompu aux combats d'arrière-courts, Luis Horna a moins usé ses adversaires que le divan des psychologues. Mais c'était le match de sa vie…

Sur cette terre de labeur hostile aux artistes, Federer comprend vite la somme de contrariétés qui l'attend. Il râle, fulmine, soupire. Il jette sa raquette et riposte à la niaiserie d'un spectateur. Il en veut à lui-même, un peu aux arbitres, puis à la terre entière, à commencer par celle de Roland-Garros qui, depuis deux ans, se refuse à ses coups de boutoir. Vaincu par sa propre frustration, Federer retombe dans des travers d'adolescent que son entourage croyait à jamais estompés. La critique redouble de virulence. «Des articles m'ont décrit comme un éternel espoir. Je l'ai assez mal vécu. Brusquement, j'ai commencé à ressentir une pression énorme.»

Tiraillé entre le doute et la colère, le Bâlois empoigne son destin. Il érige des barrières autour de sa vie privée et développe une certaine culture de la confrontation. «Cette défaite a considérablement endurci mon caractère. Elle m'a notamment appris la ténacité et la patience.»

Halle, 15 juin

Nicolas Kiefer est réduit au rôle de comparse dans un simulacre de finale. Après Marseille (greenset), Dubaï (ciment) et Munich (terre battue), Federer dompte le gazon de Halle. Son triomphe dans la bourgade allemande lui apporte un quatrième titre sur autant de surfaces différentes, un rallye jamais réussi depuis Pete Sampras en 1998. Cette prouesse le conforte dans ses fragiles certitudes. Authentique 4 x 4 du tennis, le surdoué comprend qu'il peut battre n'importe qui, n'importe où. Ses efforts pour apprivoiser des humeurs capricieuses, ses souffrances pour étoffer une condition physique déficiente ont enfin des répercussions tangibles. Une barrière psychologique tombe.

Wimbledon, 6 juillet

Impérial, Federer remporte le tournoi avec une aisance phénoménale. Ses larmes, offertes en pâture à des millions de téléspectateurs, libèrent quantité de tensions refoulées dans un long flot chaotique. «Depuis ma tendre enfance, les attentes des gens dépassent mes propres espérances. Cette victoire à Wimbledon a quasiment agi comme une délivrance. Depuis, je suis apaisé, relâché. Je suis enfin libéré. A bien des égards, ce jour a bouleversé ma vie.»

Houston, 16 novembre

L'usure, la lassitude l'avaient gagné. Subsistait aussi le traumatisme inavouable que fut sa défaite contre Juan Carlos Ferrero, en octobre dernier, sur une surface à sa convenance. D'un seul coup, mais un coup de maître, Federer a vaincu ses doutes au Masters. Il a déclassé une à une toutes ses bêtes noires, avec une dextérité, une autorité qui ne s'étaient exprimées jusque-là qu'au cours de sa glorieuse épopée en Coupe Davis. Brillant et épanoui. Inarrêtable?