La Suisse à l’Euro (3/3)

En 2008, la grande désillusion pour l’équipe de Suisse

Forte de l’expérience acquise au Portugal en 2004 et au Mondial allemand 
en 2006, l’équipe de Suisse rêvait d’exploit à domicile pour les adieux du sélectionneur Köbi Kuhn. 
Mais, de la préparation au deuxième match du tournoi, tout est allé de travers

La Suisse à l’Euro. Jusqu’ici, l’équipe de Suisse a participé à trois championnats d’Europe, en 1996, 2004 et 2008. Durant trois jours, nous retraçons ces précédentes épopées.


L’Euro 2008 a d’abord été une revanche. Celle d’un pays qui avait rêvé d’accueillir les Jeux olympiques d’hiver en 2002 puis en 2006 mais ne les avait pas obtenus. D’un pays qui n’avait plus organisé de compétition sportive majeure depuis la Coupe du monde 1954. L’Euro est ensuite devenu un espoir. Celui de voir l’équipe de Suisse briller à domicile, traduire ses progrès en résultats après de trop précoces éliminations à l’Euro 2004 et au Mondial 2006. Il aurait enfin dû être une fête. Mais il restera comme une grande désillusion sportive. Du début à la fin de l’histoire, rien ne s’est passé comme prévu.

Nous sommes des veinards. Nous ferons tout notre possible, et même l’impossible, pour offrir un bel Euro.

Jeudi 12 décembre 2002, 14h32. Prédécesseur de Michel Platini à la tête de l’UEFA, le Suédois Lennart Johansson prend enfin la parole. «L’organisation de l’Euro 2008 est confiée à la candidature Suisse/Autriche.» Explosion de joie. Ralph Zloczower, président de l’Association suisse de football, bafouille de joie. «Nous sommes des veinards. Nous ferons tout notre possible, et même l’impossible, pour offrir un bel Euro.» Les politiciens se félicitent déjà du travail accompli pour décrocher la timbale, au sixième tour d’un scrutin organisé à Genève, face à quatre autres candidatures.

Dans le fond de la salle, Köbi Kuhn ne s’affole pas plus que d’habitude. Il sait que son boulot à lui, sélectionneur de la Nati, n’a même pas commencé. «Je n’étais pas nerveux, dit-il cet après-midi-là au Temps. Je ne le suis jamais, pas même avant un match. Quant à penser que cet événement facilitera mon travail, qu’il m’aidera à motiver les joueurs, ce n’est pas mon avis.» Il est alors loin d’imaginer les malheurs qui l’attendent.

L’éviction de Vogel

2007. Le Mondial allemand est passé et la Suisse enchaîne les matches amicaux pour préparer son Euro à domicile. «On avait envie de réussir quelque chose de bien, car il y avait une attente énorme dans le pays, se souvient Michel Pont. Nous sommes dans une ère où l’équipe de Suisse fédère. Tout le monde est fier de soutenir une équipe qui était allée «guerroyer» en Turquie pour obtenir sa qualification pour le Mondial, et l’euphorie populaire se prolongeait en vue de l’Euro.» Mais c’est là, à quinze mois du début de la compétition, que les ennuis commencent.

Il ne suffit pas d’être content de venir jouer. Je veux un leader.

Le 8 mars, Köbi Kuhn appelle son capitaine Johann Vogel – qui fête ce jour-là ses 30 ans, joyeux anniversaire! – pour lui signifier sa mise à l’écart du groupe. Stupeur. «Le plus important est l’esprit d’équipe, se justifie Köbi Kuhn. Johann n’apporte pas ce qu’il devrait apporter. Il ne suffit pas d’être content de venir jouer. Je veux un leader.» Le milieu de terrain genevois n’en revient pas. «Kuhn m’a appelé pour me dire que, s’il ne me prenait pas, c’est parce qu’il avait entendu que j’aurais dit à certains journalistes que ça n’allait plus avec lui, confie-t-il au Matin. C’est faux!» Le groupe aussi a du mal à comprendre. «Je suis sidéré qu’il soit évincé de manière si violente, lâche Patrick Müller à la Tribune de Genève. Après ce qu’il a apporté à la Suisse, justement par son état d’esprit irréprochable!»

Köbi Kuhn rappelle ainsi que sous ses airs de sélectionneur affable et tranquille, il sait trancher dans le vif quand il l’estime nécessaire. Exit Vogel, il installe Gökhan Inler. Il destituera encore le portier numéro un Pascal Zuberbühler au profit de Diego Benaglio. Peu après l’affaire Vogel, l’équipe nationale s’envole pour un stage en Floride et les problèmes s’enchaînent. Degen et Behrami s’accrochent à l’entraînement. Patrick Müller refuse le brassard que lui tend Ludovic Magnin à sa sortie du terrain dans un match amical contre la Colombie. Ambiance.

Une direction tricéphale

Finalement, Alex Frei est nommé capitaine de l’équipe avec un Ludovic Magnin appelé à le seconder. «Alex porte le brassard sur le terrain, explique alors l’ancien junior du FC Echallens. En dehors, lorsqu’on aura des décisions à prendre, ma parole aura autant de poids que la sienne. En fait, c’est une direction tricéphale: Köbi Kuhn, Alex et moi. Nous serons le relais des joueurs auprès du coach.»
L’Euro se rapproche, pas la sérénité. Début 2008, Patrick Müller, Blerim Dzemaili et Xavier Margairaz se blessent.

Les résultats lors des matches amicaux inquiètent. Après une défaite contre l’Angleterre, l’Allemagne en passe quatre à Diego Benaglio à Bâle en mars. Le sélectionneur s’interroge: «Qu’avons-nous fait au ciel?» Au-dessus de sa tête s’amoncellent les nuages. La popularité du Suisse de l’année 2006 est en chute libre. Six ans après le début de son mandat, à quelques mois de l’Euro, le voilà menacé. «Je le dis ici comme je le dirais en face, à Kuhn ou à Pont. On ne peut pas louper le gâteau lors de la générale et espérer que la fête soit belle», lâche Christian Constantin, roi de la formule, à la Tribune. De fait, le départ de Köbi Kuhn est déjà acté; il l’a lui-même annoncé quelques mois après le Mondial 2006. Le nom de son successeur est dévoilé dès le mois de février, l’Allemand Ottmar Hitzfeld, mais la rocade n’interviendra pas avant l’Euro, comme quelques journalistes l’appellent de leurs vœux.

Mais pour le sélectionneur en place, le plus douloureux chapitre de l’histoire reste à écrire.
Le 2 juin, sa femme Alice fait une crise d’épilepsie. Le chemin de l’équipe de Suisse vers l’Euro, sinueux depuis des mois, bifurque vers le tragique. Le staff de l’équipe nationale prie la presse de ne pas en rajouter. «A l’époque, on avait vraiment décrété le silenzio stampa autour de cette affaire, se souvient Michel Pont. Les médias l’avaient compris, et respecté. C’était important pour la sérénité. Tous les matins, Köbi partait au chevet de sa femme, mais l’osmose était telle au sein du staff et du groupe que cela n’a jamais été un souci. Le pauvre a par contre laissé beaucoup d’énergie dans ces allers-retours.» L’intéressé s’en rappelle: «C’était vraiment très difficile pour moi. Je devais me débrouiller pour penser aux deux choses. Ma femme, et l’Euro. J’essayais de vraiment séparer les deux aspects, mais ce n’était pas facile.»

Alex Frei se blesse

Quand la compétition débute enfin, l’équipe de Suisse semble avoir fini de manger son pain noir. Elle se trompe. Lors du match d’ouverture, contre la République tchèque, elle se ménage les meilleures occasions de but. En première mi-temps par Alex Frei, puis par Hakan Yakin, enfin par Johan Vonlanthen qui tire sur la transversale à la 80e minute de jeu. L’arbitre de la rencontre oublie aussi un penalty pour la Nati en fin de match, après avoir validé un but du Tchèque Sverkos entaché d’un hors-jeu (de position) d’un de ses coéquipiers. Köbi Kuhn peine à digérer.

En ce début d’Euro, l’arbitrage fait beaucoup débat. Les directeurs de jeu doivent composer avec de nouvelles données. Pour la première fois dans l’histoire des grandes compétitions, l’UEFA produit elle-même les images télévisées des matches et les diffuse sur les grands écrans disposés dans les stades. Ralentis compris. Entre les Pays-Bas et l’Italie (3-0), le premier but néerlandais est contesté et les Transalpins exhortent l’homme en noir à regarder les images.

Battue par la République tchèque, l’équipe de Suisse perd aussi Alex Frei, son capitaine, son buteur, son âme, touché aux ligaments croisés lors de la partie. Son ancien (et futur) compère de l’attaque du FC Bâle, Marco Streller, souffre, lui, d’une pubalgie. Des quatre purs attaquants sélectionnés par Köbi Kuhn, seuls deux sont encore sur pied à l’heure du deuxième match: Johan Vonlanthen et Eren Derdiyok, 20 ans seulement. C’est lui qui sera titularisé en pointe le 11 juin avec, en soutien, Hakan Yakin. Un duo aux origines turques contre la Turquie.

A Saint-Jacques, 
la douche froide

Entre deux équipes à qui une deuxième défaite coûterait l’élimination, c’est déjà la rencontre de la dernière chance. Il pleut des cordes et la pelouse du Parc Saint-Jacques est détrempée. Dans des conditions dantesques, Hakan Yakin ouvre la marque à la demi-heure sur passe de Derdiyok. Les deux hommes manquent de tuer le match deux minutes plus tard quand, des cinq mètres, le meneur de jeu de Young Boys rate le cadre.

En deuxième période, la Turquie revient et c’est la douche froide quand Turan, dans les arrêts de jeu, bat Diego Benaglio. «Le match tourne en notre défaveur pour des détails», ressasse Michel Pont. Coup de sifflet final. La sanction est lourde, définitive: quatre jours après le début de «son» Euro, la Suisse est la première des nations éliminées. Dans les journaux, on parle d’un désastre. On retrace ses signes avant-coureurs. On dresse le bilan des années Kuhn. La fête est finie.

Le but, c’était de ne pas passer pour des imbéciles. Les coaches nous l’ont bien mis dans la tête, ils nous ont gardés sur la pointe des pieds.

Il reste pourtant une partie à jouer, mais comment se motiver? «Nous sommes des professionnels, raconte aujourd’hui Johan Djourou. Devoir jouer ce dernier match en étant éliminés rappelle une routine de défaites qu’on a tous déjà connue en club. Le but, c’était de ne pas passer pour des imbéciles. Les coaches nous l’ont bien mis dans la tête, ils nous ont gardés sur la pointe des pieds.»

Le défenseur genevois, remplaçant lors des deux premiers matches, espère avoir l’occasion de participer à l’Euro, mais si Köbi Kuhn titularise Pascal Zuberbühler pour son dernier match en équipe de Suisse, il ne fait pas davantage tourner son effectif; il veut mettre toutes les chances de son côté. «Gagner contre le Portugal était important pour moi, mais aussi pour tous les Suisses qui aiment le football, raconte le sélectionneur. On ne pouvait pas tout perdre à domicile!»

Hakan Yakin, unique buteur

A domicile, le Portugal l’est presque également. A Neuchâtel, 12 000 spectateurs se massent à deux reprises à la Maladière (prix d’entrée: 16 francs) pour assister à de simples entraînements. Et puis les finalistes de l’Euro 2004 sont déjà qualifiés, eux, pour la suite des événements. Mais le 15 juin, toujours à Bâle, la Nati s’offre une sortie sur une note positive. Hakan Yakin marque les deux réussites de la rencontre (la deuxième sur penalty) et termine la compétition comme unique buteur de l’équipe de Suisse.

Maigre consolation: au bout de sa troisième participation, la Nati tient enfin sa première victoire dans le cadre d’un Euro. A la fin de la rencontre, les joueurs déploient une banderole «Merci Köbi» en guise d’adieu à un sélectionneur qui aura mené la barque le temps de 73 matches. Seul Karl Rappan en a dirigé plus, mais en quatre mandats distincts. «Même si notre élimination a été douloureuse, je ne peux pas critiquer l’équipe, car j’ai le sentiment qu’elle a tout donné. J’étais même fier d’elle», assure le Zurichois aujourd’hui.

Son adjoint Michel Pont, qui restera à son poste durant toute l’ère Ottmar Hitzfeld, conclut: «Depuis le départ, tout a été de travers lors de cet Euro: l’affaire Vogel, la blessure de Müller, les problèmes de santé d’Alice Kuhn. Tout un enchaînement négatif qui s’est répercuté sur nos matches. Aussi, c’était vraiment important de battre le Portugal pour le départ de Köbi. D’être, au moins, les premiers à gagner un match à l’Euro.»

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