Football

En 2016, les quatre saisons contrastées de la Nati

Le printemps des défaites, l’été des matches nuls, l’automne des victoires, l’hiver de la sérénité: en 2016, Vladimir Petkovic et ses hommes ont réinterprété l’œuvre d’Antonio Vivaldi. Bilan d'une année selon les saisons

Chaque semaine de pluie en juillet et chaque Noël sans neige inspirent la même rengaine: il n’y a plus de saisons. Elle ne se sera pas vérifiée cette année en ce qui concerne l’équipe de Suisse de football. Avant de goûter à un hiver tranquille, l’esprit bercé du sentiment du devoir accompli, Vladimir Petkovic et ses hommes sont passés par trois phases distinctes et très différenciées. Ils ont multiplié les défaites en début d’année, puis les matches nuls pendant l’Euro et enfin les victoires dès la rentrée de septembre. Un cycle complet, d’une grande cohérence.

Une année et quatre saisons. Le printemps, c’est l’éveil, le début d’une quête, le contraste entre la motivation et la difficulté à trouver le bon chemin. L’été représente le moment tant attendu, celui où il faut agir. C’est à l’automne que se récoltent vraiment les fruits de ce qui a été semé auparavant. Et avec l’hiver arrive le temps de se reposer et de faire le point. Avant d’être réinterprété par Vladimir Petkovic et son équipe, ce cycle avait été décrit en quatre concertos pour violons par Antonio Vivaldi. Quatre sonnets – qu’il a peut-être écrits lui-même – accompagnent la musique. Dans les paragraphes qui suivent, les phrases en italique en sont extraites.

Le printemps des défaites

Voici le Printemps, que les oiseaux saluent d’un chant joyeux. L’équipe de Suisse de football est qualifiée pour l’Euro, qui commencera dans deux mois et demi en France, et le discours de Vladimir Petkovic se veut conquérant. «Il nous faut de l’ambition, un peu d’arrogance pour aborder ce tournoi.» Mais les actes (des joueurs) peinent à suivre les paroles (du sélectionneur). Les prestations lors des matches amicaux laissent à désirer. Ils viennent, couvrant l’air d’un manteau noir, le tonnerre et l’éclair, messagers de l’orage.

A Dublin, spectateurs et journalistes suisses sont refroidis par le jeu présenté contre l’Irlande autant que par la glaçante humidité britannique (1-0). La France – qui s’intéresse à la Nati depuis qu’elle sait que ses Bleus devront l’affronter à l’Euro – s’interroge: c’est ça, notre plus redoutable adversaire dans le groupe A? Dans les médias, les critiques sont dures. Face à la presse, les joueurs se braquent. Revendiquent davantage de soutien. S’affichent piqués dans leur orgueil derrière un micro, mais toujours empruntés devant un ballon contre la Bosnie-Herzégovine (0-2).

Quelques mois passent. A l’approche directe de l’Euro, l’équipe de Suisse se retrouve à Lugano, où – on le comprendra plus tard – s’opère une véritable transition. Enfin, le calme revenu, les oisillons reprennent leur chant mélodieux. Pour la première fois, Vladimir Petkovic vit deux semaines avec ses hommes. Il fait naître une équipe. Elle s’incline pourtant encore contre la Belgique (1-2), mais le jeu est cette fois au rendez-vous. Xherdan Shaqiri est aux percussions, Granit Xhaka à la baguette. Créativité, solidité. L’orage se dissipe.

Elle boucle son printemps des défaites par une courte victoire contre la Moldavie (2-1). L’Euro peut bien venir; cette fois, l’équipe de Suisse a l’air prête. Au son festif de la musette dansent les nymphes et les bergers, sous le brillant firmament du printemps.

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L’été des matches nuls

Viennent l’été et l’Euro, et des sentiments ambivalents. Vladimir Petkovic et ses joueurs martèlent leurs (grandes) ambitions; le public y croit sans y croire, par peur d’être déçu, par fatalité du petit Suisse. Le pâtre s’afflige, car il craint l’orage furieux, et son destin. L’équipe de Suisse sort pourtant victorieuse de sa rencontre fratricide contre l’Albanie (1-0), la pelouse du stade Bollaert à Lens peuplée de part et d’autre de joueurs binationaux. Il y a bien trois points au bout de la partie, mais elle laisse néanmoins en bouche un goût de match nul: la Nati a évolué à onze contre dix pendant plus d’une mi-temps mais, passé la rapide ouverture du score signée Fabian Schär de la tête, elle a souffert face à des Albanais volontaires.

Les sifflets des fans balkaniques à l’encontre des Behrami, Shaqiri et autres Xhaka ont sans doute pesé, se dit-on. Et pourtant: ce si particulier Suisse-Albanie préfigurait bien l’Euro de l’équipe de Suisse. Sa base arrière ne flanchera pas mais elle ne sortira pas de sa torpeur devant le but. A ses membres las, le repos est refusé par la crainte des éclairs et du fier tonnerre, et par l’essaim furieux des mouches et des taons.

Contre la Roumanie (1-1) puis la France (0-0), la troupe de Vladimir Petkovic fait acte de solidité, de maîtrise dans le jeu, de possession de la balle aussi, mais pas de réalisme. Les attaquants sont montrés du doigt. En huitièmes de finale, contre la Pologne (1-1), elle enflamme la fin de la rencontre et les prolongations, mais le but de la victoire se refuse encore à elle et la séance de tirs au but lui est fatale. Ah, ses craintes n’étaient que trop vraies, le ciel tonne et fulmine et la grêle coupe les têtes des épis et des tiges. La Suisse est éliminée avec ce sentiment d’avoir (presque) tout fait juste. Elle a atteint son objectif, mais rien de plus. Partage des points et des émotions, le cœur brûlé par le soleil de l’été.

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L’automne des victoires

Pour sa rentrée, la Nati accueille le Portugal à Bâle, cette équipe qu’elle aurait pu rencontrer en quarts de finale de l’Euro et qui, elle, avait su aller au bout de son destin. Entre fin juin et début septembre, rien n’a fondamentalement changé pour l’équipe de Suisse, ni l’entraîneur, ni les joueurs, ni le discours ambitieux. Mais rien n’est plus pareil. Dominatrice et muette en France, voilà qu’elle subit le jeu mais exploite à fond ses rares occasions. Au final, cela fait 2-0 pour les hommes de Petkovic contre les champions d’Europe. Un mois plus tard, elle livre son match le plus spectaculaire de l’année à Budapest. Elle prend deux buts mais en marque trois pour la première fois de l’année.

Par des chants et par des danses, le paysan célèbre l’heureuse récolte. C’est comme si toutes les pièces du puzzle, réunies péniblement, s’imbriquaient enfin les unes dans les autres. Le projet de Vladimir Petkovic se révèle avec ces victoires contre les deux principaux concurrents de son équipe vers la première place du groupe B des éliminatoires pour la Coupe du monde 2018.

Mais les succès les plus prestigieux ne valent pas davantage que ceux qu’il faudra enchaîner pour confirmer. Il y aura Andorre, puis encore les îles Féroé. Les chasseurs partent pour la chasse aux premières lueurs de l’aube, avec les cors, les fusils et les chiens. La bête fuit, et ils la suivent à la trace. […] Elle tente de fuir, exténuée, mais meurt sous les coups. L’équipe de Suisse ne brille guère, ni dans les Pyrénées (2-1), ni à Lucerne (2-0), mais peu importe. C’est son nouveau caractère que dessine cet automne 2016: revenue du charme rassurant des défaites honorables; excitée par le seul parfum de la victoire.

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L’hiver de la sérénité

Pour l’équipe de Suisse, l’hibernation durera quatre mois. Elle se réveillera en mars pour affronter la Lettonie à Genève. Il n’aurait pas fallu grand-chose pour perturber son sommeil, insinuer le doute, la remise en question, mais elle a fait tout juste. Dans ce contexte, même le souvenir de l’Euro s’est adouci; il reste moins comme une cicatrice du passé que comme une étape vers un avenir radieux. Il est temps de goûter à la sérénité. Passer auprès du feu des jours calmes et contents, alors que la pluie, dehors, verse à torrents.

Les championnats se poursuivent et des questions s’annoncent déjà pour la nouvelle année. De la blessure d’Embolo au statut de Stephan Lichtsteiner en passant par le relatif mutisme des attaquants de la Nati avec leur club. Mais tout cela attendra un peu. Sentir passer, à travers la porte ferrée, Sirocco et Borée, et tous les Vents en guerre. Ainsi est l’hiver. Mais, tel qu’il est, il apporte ses joies.


Les trois matches emblématiques

Irlande-Suisse 1-0, le 25 mars à Dublin

Le premier match de l’année de la Nati, le pire également. Les hommes de Vladimir Petkovic manquent de jus, de jeu et d’envie contre une équipe limitée mais habitée. L’Euro paraît bien loin.

Suisse-France 0-0, le 19 juin à Lille

Contre les Bleus, futurs finalistes de l’Euro, les Suisses livrent une prestation à l’image de leur tournoi: solide mais sans génie. Ils dominent la France en termes de possession de balle mais ne sont jamais dangereux.

Suisse-Portugal 2-0, le 6 septembre à Bâle

La chenille est devenue papillon, et tant pis si, cette fois, ce sont bien les Portugais qui dominent. La Nati se fait patiente, redoutable à la conclusion et elle prend les champions d’Europe à froid. Le Mondial 2018, c’est maintenant.

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