Euro 2016

En Allemagne, les vestiges du Mur

La Mannschaft de Joachim Löw affronte l’Italie ce samedi en quarts de finale de l’Euro. Sur sa feuille de match, un seul joueur originaire de la défunte RDA: Toni Kroos. 25 ans après la réunification, la frontière persiste sur le terrain

«Avec la réunification et l’arrivée des joueurs de la République démocratique allemande (RDA), l’Allemagne va rester imbattable pendant de longues années. Vraiment, le reste du monde peut trembler!»

Suite au triomphe de la République fédérale d’Allemagne (RFA) à la Coupe du monde 1990, les lèvres royales de Franz Beckenbauer, son sélectionneur, arrosaient cette victoire d’un flot d’optimisme. Il y a des lendemains qui déchantent. Le seul Toni Kroos représente l’est de l’Allemagne au sein de la Mannschaft de Joachim Löw à l’Euro. Lors de la saison 2015/2016, aucun club de l’ex-Allemagne de l’Est n’a concouru en Bundesliga. A l’échelon inférieur, on n’y trouvait que deux représentants.

Si le Mur n’est plus, reste une frontière dans le paysage sportif. D’ailleurs, fin 2014, une étude du Frankfurter Allgemeine Zeitung détaillait la cassure: «Sur le nombre total de joueurs de football professionnels en Allemagne, seul 6% proviennent de la partie Est.» 20% de la population du pays y habite.

En Allemagne, «football» et «éloges» s’épinglent au même tableau. Au-delà de la récente conquête du Brésil par la Mannschaft, les championnats teutons, loués pour leur spectacle et leur santé économique, accueillent plébiscites sur plébiscites. Mais quelque part se terre un trouble lancinant. «La frontière interallemande persiste et le football est le parfait terrain pour le démontrer. Le malaise ne fait pas beaucoup de bruit, mais il est bien là», assène Michael Richter, qui a longtemps entraîné la deuxième équipe du SV Empor, à Berlin.

En fait, le phénomène est d’autant plus préoccupant qu’il relève de la régression. «Le football est-allemand vit une inquiétante période d’érosion», insiste le Berlinois. A la fin du vingtième siècle, la griffe «Ossi» demeure grâce à quelques monstres comme Mathias Sammer ou Ulf Kristen. En 2002 encore, lorsque l’Allemagne est vaincue en finale de la Coupe du monde par le Brésil de Ronaldo, l’équipe compte sept joueurs issus de l’ex-RDA. S’en suit l’ère Michael Ballack. Né lui aussi en République démocratique, le milieu défensif a longtemps représenté l’arbre qui cache la forêt. Et puis, un courant glacial s’est élevé, soufflant ouest.

Chauffage de pelouse

Responsable du recrutement à Wolfsburg, Stefan Branderburger invoquait dans les colonnes de la Frankfurter Allgemeine une divergence d’abord budgétaire: «Il y a incontestablement des talents des deux côtés, mais à l’Est, il y a beaucoup moins de moyens pour les développer. A Wolfsburg, on ne se demande jamais si l’on devrait annuler un entraînement à cause de la neige, on enclenche simplement le chauffage de la pelouse.»

Pourtant, en Allemagne, la culture sportive a su s’extirper de toutes les cloisons. Neuf des trente-cinq Eliteschule des Fussballes que compte le pays se trouvent à l’Est, soit 25% d’entre elles. Le territoire de l’ex-RDA dénombre plus de seize millions d’habitants, dont une bonne partie est d’ailleurs ahurie de football. Un bassin à fort potentiel? «Pas vraiment», répond Hervé Bochud, entraîneur du FC Vevey Sports 05 et ancien footballeur professionnel passé par le FC Carl Zeiss Jena, champion de RDA en 63, 68 et 70.

«Les fans sont bien présents et se déplacent par milliers, mais leur manière de supporter est franchement extrême. A Jena, la Horda Azzuro, le groupe d’ultras, a énormément d’influence», lance l’ancien défenseur, qui a porté les couleurs de l’équipe en 2008/2009. Il y a quelques années, alors qu’un mécène tournait autour des comptes du club, la Horda affichait en plein match: «Dans cinq saisons en deuxième division, dans dix ans en faillite! Qui payera la facture?»

Aujourd’hui au quatrième échelon de la hiérarchie, le Carl Zeiss Jena a, depuis la Wiedervereininug (la réunification), surtout milité en troisième division, surnommée «la Ligue de l’Est». «Quand j’y étais, le club évoluait justement dans cette 3. Liga où les derbies de la RDA s’enchaînent. A chaque rencontre disputée contre une ancienne équipe du régime socialiste, des drapeaux brûlaient. Lors du déplacement à Erfurt, premier rival du club, je me rappelle que la police escortait carrément le car et que, durant tout le trajet, il pleuvait des bouteilles en verre», narre le technicien veveysan, pas vraiment nostalgique.

Gestion exécrable

Le foot est-allemand n’est pas seulement affecté par sa singulière Fankultur. La gouvernance aussi pose problème. Au Carl Zeiss Jena, on dénombre 35 changements d’entraîneurs et 13 de présidents depuis la réunification. Débordant d’anecdotes sur une époque qu’il qualifie d’épique, Hervé Bochud a été témoin de cette gestion exécrable: «Lorsqu’ils m’ont fait signer, les dirigeants avaient déclaré avoir construit un bon budget sur un match de Coupe d’Allemagne joué la saison précédente contre Dortmund. Mais dès le début du second tour, au printemps, les caisses étaient vides. Alors, ils ont voulu virer six joueurs en bricolant des motifs de licenciement. C’était honteux.»

Heureusement toutefois, une poignée d’enseignes de l’ex-RDA envoient des signaux plus positifs, comme l’Union Berlin. Terminant chaque saison dans le haut du classement de 2. Bundesliga, la deuxième équipe de la capitale joue la carte assumée de l’identité prolétaire. L’Union, bastion du foot populaire, accueille ses adversaires An der Alten Försterei (A la vieille Maison forestière), son enceinte mythique construite des mains bénévoles de ses supporters. «Le caractère du club a fini par le rendre culte et célèbre jusqu’en Australie, où un fan-club s’est récemment formé», clame Michael Richter, qui admet toutefois «que l’équipe est loin d’avoir les armes pour envisager une montée en première division».

L’affaire RB Leipzig

Une ascension que vient de réussir le RB Leipzig, qui sera la saison prochaine l’émissaire exclusif de l’ex-Allemagne de l’Est dans l’élite. D’entrée, Michael Richter noie l’enthousiasme: «Détrompez-vous, le RB Leipzig n’est pas un club aux valeurs historiques, mais un montage financier du groupe Red Bull qui a réussi à s’emparer du club malgré les restrictions légales.»

L’Allemagne limitant les participations étrangères au sein des clubs à 49,9%, la firme autrichienne a finement combiné pour s’emparer du SSV Markranstädt, vétuste club de la Saxe, avant de le «customiser». Le groupe Red Bull n’ayant pas le droit d’apposer le nom de sa marque à celui de l’équipe, il le baptise RasenBallsport Leipzig (Sport de balle sur gazon Leipzig) afin de justifier un «RB» ramenant évidemment à une boisson énergétique. «Plus superficiel, il n’y a pas», s’indigne Michael Richter, comparant dramatiquement le RB Leipzig à «Faust vendant son âme au diable».

Alors que les deux Allemagnes se scrutent encore, le regard de l’ex-RDA peine à se fixer sur l’avenir. Tandis que Wolfsburg bénéficie de solides financements bordés du logo VW, le FC Carl Zeiss Jena affiche comme sponsor principal une ONG active dans la protection des baleines. «On parle d’un même pays, mais aux pôles diamétralement opposés», conclut Hervé Bochud. Représentante d’un football morcelé, son ancienne équipe a terminé sa dernière saison de Regionalliga à la septième place, bien loin de la promotion. La communauté du Ernst Abbe Sportfeld, le stade du club dont l’adresse est «Au Paradis», a encore bien quelques années d’enfer devant elle.


«En RDA, les athlètes étaient des diplomates en training»

«Sous le régime de la RDA, le sport faisait partie du programme de l’Etat. Néanmoins, on cherchait ardemment le résultat. Pour le gouvernement, le sport représentait un formidable moyen de gagner de la reconnaissance, du prestige», présente Jutta Braun, docteure en histoire et présidente du Centre allemand d’histoire du sport à Berlin. «Dans un premier temps, la RDA s’est surtout intéressée aux sports individuels. Le ministre des Sports Manfred Ewald avait d’ailleurs déclaré que la natation pouvait faire remporter six ou sept médailles aux JO, alors que le football une seule», se rappelle-t-elle.

Après les Jeux olympiques de 1968, la fameuse édition Carlos et Smith, où les deux équipes teutonnes étaient au coude à coude, l’Allemagne de l’Ouest a vite pris le pas sur son voisin: «Les performances du onze de la RFA étaient telles qu’elles se sont mises à franchir le mur. Petit à petit, les habitants de la RDA ont commencé à supporter des clubs de l’Ouest comme le SV Hambourg ou le Bayern Munich. Pour la DDR, cela représentait une catastrophe; on ne voulait surtout pas de relationnel deutsch-deutsch», expose l’historienne.

Vers le monde libre

Conscient des outils incomparables qu’offre le football pour atteindre le peuple, le gouvernement décide alors d’extraire le ballon rond du programme sportif national afin de lui attribuer un statut spécial. «Dix clubs ont été créés, beaucoup d’argent a été investi. Le sport à l’époque de la RDA était extrêmement politique, les athlètes étaient de véritables diplomates en training», image Jutta Braun.

Alors, ce traitement de faveur permet au football «socialiste» de connaître ses premiers succès, mais aussi ses premiers abus, indique l’Allemande: «Seuls citoyens autorisés à quitter le pays lors des grandes compétitions internationales, de nombreux footballeurs n’ont pas hésité à profiter de leurs escapades pour s’installer dans ce que les Américains appelaient le monde libre.»

Au palmarès de l’équipe nationale est-allemande scintillent une médaille de bronze aux JO 72 et une d’or à Montréal, quatre ans plus tard. «Le point culminant a été atteint en 1974, l’année où le FC Magdeburg s’est hissé jusqu’en finale de Coupe d’Europe tandis que la RDA a battu la RFA 1-0 à Hambourg, lors du Mondial. Croyez-moi, l’exploit a été résonant.» L’unique buteur de la partie, Jürgen Sparwasser, avait alors déclaré: «N’inscrivez sur ma tombe rien d’autre que Hambourg 1974, tout le monde saura que c’est moi.»

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