Handball

Thierry Omeyer, le gardien des rêves bleus

Le légendaire gardien de l’équipe de France de handball vise un cinquième titre de champion du monde et défend celui, officieux, de «meilleur gardien tous sports confondus»

Les Championnats du monde de handball ont débuté le 11 janvier en France. Le pays organisateur espère remporter la finale le 29 janvier et conquérir un sixième titre mondial. Ultra-dominants ces dix dernières années (4 fois champions du monde, 3 fois champions d’Europe, 2 fois champions olympiques), ceux que la France surnomme «les Experts» ont cédé en 2016 leurs titres européen (5e) et olympique (finalistes). Les deux fois, le gardien Thierry Omeyer a été moyen.

Lorsque «Titi» est au meilleur, les Bleus gagnent. Et Omeyer est d’une régularité unique depuis une quinzaine d’années. Arrivé en équipe de France en 1999, titulaire depuis 2001 (son premier titre mondial, déjà à domicile), cet Alsacien lancé il y a vingt ans à Sélestat par le Suisse Konrad Affolter, ne cesse d’impressionner, que l’on s’attarde sur son palmarès (9 titres avec la France, 4 victoires en Ligue des champions), son âge (40 ans) ou ses performances dans la cage.

«Un des postes les plus sisyphéens du sport»

Briller entre les poteaux carrés et bicolores d’une cage de handball (2 mètres par 3) est l’un des plus grands défis proposés en sports collectifs. Ceux qui s’y sont essayés au collège n’ont pas oublié le contact douloureux avec ce ballon petit et lourd, ni le plaisir sadique des tireurs autorisés à bondir dans la surface pour vous allumer d’encore plus près. Pour les autres, cette description pleine de curiosité du «New York Times» en 2015 dans un papier consacré au phénomène Omeyer: «Le but du jeu est de lancer la balle dans le but de l’adversaire, protégé par le gardien qui est l’un des postes les plus énigmatiques et sisyphéens du sport. Les adversaires sautent dans la zone du gardien […] et jettent à bout portant une balle de 500 grammes à plus de 150 km/h. Le job du gardien est de mettre quelque chose en opposition: poitrine, jambes, bras, visage. En arrêter un sur trois est considéré comme une bonne performance.»

Si l’on compte toutes les variantes du football (beach, futsal, gaélique) et du hockey (gazon, glace, roulettes, en salle), une quinzaine de sports se pratiquent avec un gardien de but. Oublions le hurling (où le gardien doit en gros empêcher une balle de baseball de rentrer dans un but de football); aucun n’a de tâche aussi ingrate que le gardien de handball. Les bons gardiens de hockey sur glace sont à plus de 90% de tirs arrêtés. Au football, le pourcentage tombe entre 75 et 80% pour les meilleurs portiers européens (source: CIES, avril 2016). On trouve ensuite le gardien de hockey sur gazon (environ 70% d’arrêts en moyenne), celui de water-polo (50%) et, bon dernier, le gardien de handball, qui n’évite le but que dans 30% des cas.

Des nerfs et de la concentration

«Dans le handball moderne, un gardien reçoit 40 à 50 tirs par match, à la vitesse de 90 à 100 km/h, explique Zoltan Majeri, ancien gardien international roumain, aujourd’hui entraîneur d’Yverdon en première ligue. Avec le rythme et la puissance des joueurs actuels, en arrêter 30% c’est déjà un bon match. Omeyer tourne entre 38% et 45% de réussite.» C’est moitié moins que Cristobal Huet mais le gardien du Lausanne hockey club voit des similitudes avec son compatriote. «Pour lui, un arrêt peut faire la différence alors que pour moi, c’est une erreur qui fait basculer un match, mais finalement ça revient au même.»

Cela requiert évidemment des nerfs, de la concentration, une pincée de masochisme et beaucoup de caractère. Thierry Omeyer possède tout cela au centuple. Une citation de son prédécesseur en équipe de France, Bruno Martini, a définitivement situé le personnage: «S’il existait un championnat du monde de la descente des poubelles, Thierry voudrait le gagner.»

Il ne faut pas avoir peur de la violence de certaines frappes

Dans ce combat perdu d’avance qu’est le duel avec l’attaquant, Omeyer pense à chaque fois qu’il va gagner. Loin de redouter cette situation, il s’en délecte. Sans gants, «pour mieux sentir le contact du ballon». Il est Hannibal Lecter recevant Clarice Starling dans «Le Silence des agneaux»: il est dans sa cage mais c’est lui qui tire les ficelles. «Thierry c’est un tueur», n’hésite d’ailleurs pas à dire son père, qui fut son premier entraîneur. «J’aime la part de mental que comporte ce poste, admet le fils: piéger l’attaquant, le provoquer, l’inciter à tirer du côté que l’on a choisi. Il ne faut pas avoir peur de la violence de certaines frappes, mais se montrer agressif et attaquer la balle avant qu’elle ne vous attaque», expliquait-il en 2015 au «Monde».

«Quand vous êtes dans le but opposé, vous sentez l’influence qu’il a sur vos attaquants, se souvient Zoltan Majeri, qui l’a souvent affronté. Vous voyez que ceux-ci se sentent obligés de réussir quelque chose de très difficile pour lui marquer un but. Et même quand ils marquent, ils savent que ce ne sera peut-être que provisoire. Je me souviens d’un match de Ligue des champions où il était assez médiocre. On menait, et puis sur les quinze dernières minutes, il n’a plus encaissé que trois buts et a fait basculer le match. C’est souvent comme ça avec lui.»

Thierry Omeyer, une légende

A force, la question s’est posée: Thierry Omeyer est-il le meilleur gardien de but du monde, tous sports de cages confondus? Mieux que Manuel Neuer, le portier de la Mannschaft? Mieux que Henrik Lundqvist, le rempart des New York Rangers? Difficile à dire. En 2011, Omeyer, qui porte le numéro 16 comme Fabien Barthez, a partagé un entraînement avec Hugo Lloris, le gardien de l’équipe de France de football. «C’était très intéressant mais aussi très différent. Le but est beaucoup plus grand. Les trajectoires de balle n’ont rien à voir. La technique n’est pas du tout la même. Au hand, on ne plonge pas, on garde nos bras beaucoup plus haut», expliquait-il en 2015 au magazine de la FIFA. Ayant «toujours un œil sur ce qui se fait ailleurs», Cristobal Huet admire mais ne compare pas.

Ce qui est sûr, c’est que Thierry Omeyer est une légende, au même titre qu’un Dominik Hasek ou un Gianluigi Buffon. Il a été élu meilleur joueur du monde en 2008, meilleur gardien de l’histoire du handball en 2010 (par l’IHF), meilleur joueur du Mondial 2015. Alors qu’un seul gardien de but de football a remporté le Ballon d’or (Lev Yachine en 1963), pas moins de quatre gardiens de handball ont été désignés «meilleur joueur du monde» ces dix dernières années. Le hand sait rendre hommage aux meilleurs.

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