Chronique

Marc Rosset: «Le tennis masculin a besoin de sang neuf»

Pour sa deuxième chronique au «Temps», Marc Rosset dresse un constat sans complaisance du tennis masculin. Derrière le Big 4, des joueurs de talent mais qui peinent à percer et qui donc n’intéressent pas

Le retour au sommet de Roger Federer et de Rafael Nadal est une très bonne nouvelle pour le tennis. Ils ont manqué. En 2016, pour la première fois, tous les billets des Masters n’ont pas été vendus, parce que Nadal et Federer n’étaient pas là.

Chaque sport a besoin de stars. Le problème du tennis, c’est qu’il ne peut pas compter éternellement sur des Nadal et des Federer: il a besoin de sang neuf et ça manque cruellement. Les grandes stars du tennis, les Borg, McEnroe, Wilander, Becker, Chang, Courier, Nadal, Federer, sont des joueurs qui ont tous remporté leur premier titre du Grand Chelem très jeunes, à 18 ou 20 ans, parfois même 17 ans. On naît star, on ne le devient pas en gagnant un Grand Chelem à 26 ou 28 ans.

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Depuis dix ans, aucun jeune joueur ne parvient plus à émerger. Pourquoi? Je ne crois pas que les jeunes d’aujourd’hui soient moins doués. Mais il leur est beaucoup plus difficile de percer.

L’ATP doit décider d’accélérer le jeu, réintroduire des différences entre les surfaces, redescendre à seize têtes de série, et peut-être qu’on verra à nouveau des jeunes joueurs émerger.

Revenir à 16 têtes de série

Je suis un grand partisan de l’abolition des 32 têtes de série. Il faut souvent attendre le troisième tour pour voir des matches intéressants. Lorsque je jouais, seuls les seize meilleurs joueurs étaient protégés et cela me semblait plus juste. Le passage à 32 a beaucoup compliqué la tâche des jeunes joueurs, tout comme le ralentissement des surfaces. Aujourd’hui, on ne peut plus gagner un match avec quelques coups de raquette. Il faut d’abord se bâtir un physique, qui a pris une place trop importante dans le tennis actuel.

On observe également que les positions sont figées: il y a les quatre-cinq meilleurs mondiaux, les cinq-six suivants, ceux classés entre la douzième et la trentième place. A l’intérieur de chaque groupe, les positions sont interchangeables mais un joueur du Big 4 bat toujours un joueur classé 6-10, qui lui-même gagne quasiment à chaque fois contre un classé 10-30.

Lorsque je commente des matches pour la RTS, je me prépare en me documentant sur les joueurs. Il m’est arrivé plusieurs fois de découvrir que des gars que je n’avais vus nulle part – alors que je suis quand même assez bien le tennis – étaient vingtième mondial. Le problème, c’est qu’en passant trois tours à chaque Grand Chelem, ils ont déjà 360 points ATP. Un jeune qui dispute les Challengers, il doit gagner combien de matches pour y arriver? Roger Federer a joué sept tournois en 2016 et il est 17e mondial. Quelque part, ce n’est pas normal.

Seulement 4 joueurs «bankable»

Cette situation n’est pas bonne pour les directeurs de tournois, parce que seuls quatre joueurs sont «bankable». On peut peut-être ajouter Juan Martin Del Potro, qui a beaucoup de charisme, et Stan Wawrinka, mais peut-on remplir un stade avec un Marin Cilic, septième joueur mondial, ou un Tomas Berdych, dixième? Et pourtant ce sont de super joueurs!

Mais si demain vous mettez Milos Raonic dans les rues à Genève, combien de personnes vont se retourner? Peut-être pas personne mais nettement moins que s’il s’agissait de Gustavo Kuerten ou de Marat Safin.

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A Bâle cet automne, je consultais les tableaux d’anciennes éditions. Sur seize joueurs, quinze avaient gagné un Grand Chelem ou disputé une finale. Aujourd’hui, ce sont toujours les quatre ou cinq mêmes.

L’explication de l’ATP, c’est de dire que Federer, Nadal, Djokovic sont des extraterrestres. OK. Et Wawrinka, c’est un extraterrestre, lui aussi? Certainement pas, et pourtant il les bat régulièrement. Pourquoi? Parce qu’il a bossé comme un malade pour passer de la catégorie «vingtième mondial» à la catégorie «vainqueur de Grand Chelem». Il a chamboulé son jeu, il a passé un an à faire du gringue à Magnus Norman pour le convaincre de devenir son coach.

Plus de Thiem que de Tomic

Pour que la nouvelle génération franchisse le pas, elle doit vraiment s’en donner les moyens. Nick Kyrgios a un potentiel monstrueux mais l’ATP peut lui mettre toutes les amendes qu’elle veut, l’obliger à voir un psy, en fin de compte il n’y a que lui qui peut savoir ce qu’il veut faire de sa vie. J’ai lu aussi une interview de Bernard Tomic où il expliquait que le tennis était sa passion lorsqu’il était enfant mais qu’aujourd’hui c’était devenu un métier, qui consistait à amasser le plus d’argent possible. Si ça devient ça, la finalité, on s’éloigne de l’essence du sport.

Des Tomic, des Kyrgios sont déjà des réussites financières mais ne sont pas des réussites sportives. Je suis persuadé que ces mecs aiment le tennis mais ils n’ont pas l’orgueil ni la motivation d’aller chercher une victoire en Grand Chelem. J’ai connu Marat Safin et Evgueni Kafelnikov, qui avaient un peu la même approche du tennis, mais eux avaient quand même envie de se faire mal pour décrocher un grand titre.

A côté, il y a heureusement des joueurs comme Dominic Thiem, sérieux, bosseur, avec la tête bien faite. J’espère sincèrement que la proportion de Thiem est plus grande que la proportion de Tomic, sinon c’est inquiétant.

En fin d’année, juste avant les Masters, l’ATP va lancer cette saison des Masters M23 à Milan. Ils veulent promouvoir cette nouvelle génération mais je trouve cela indécent, choquant. Le «prize money» sera de 1,5 million de dollars pour des mecs classés entre la 30e et la 50e place mondiale. Cet argent serait mieux investi dans les tournois Challenger. Et je peux déjà vous le dire: les gradins seront vides.

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