Reportage

A Sankt-Pauli, le football se joue surtout sur l'aile gauche

Le second club de Hambourg joue en deuxième Bundesliga et n’a jamais rien gagné. Il compte pourtant des millions de fans et jouit d’un culte sans frontière. Il doit sa renommée à ses valeurs gauchistes et sa communauté ultra-créative, défiant toutes normes

«Le football, c’est de la politique», assène Lukas, la tête ornée d’un bonnet noir tout effilé, lui-même brodé d’une tête de mort. Affalé dans un Fankneipe niché dans une artère du stade, ce fan du FC Sankt-Pauli mange un hamburger comme on désosserait un poulet. Et ne mâche pas ses mots. «On compte plus de 450 groupements de supporters à travers le monde. Il y en a même en Australie. C’est grâce à nos valeurs, à nos positions. Tu penses que le printemps arabe aurait pu exister sans les réseaux de supporters des clubs égyptiens ou tunisiens? Jamais. Une banderole au Millerntor vaut mille discours au Bundesrat.»

A Hambourg, le Millerntor Stadion, fief du FCSP, trône en cathédrale plus rock que baroque du cultissime kiez (quartier) de Sankt-Pauli. Transpercé par l’amuseuse Reeperbahn, dérivée du Red Light District amstellodamois, délimité par l’Elbe et parfumé par les marchés aux poissons, il dégouline de musique punk, de cocardes anarchistes et d’affichettes scandant la mort de l’extrême droite. «Ce n’est qu’en s’y promenant que la légende de Sankt-Pauli se laisse appréhender, perçoit Hendrik Buchheister, journaliste sportif actif dans le Nord de l’Allemagne. Ici, les cœurs balancent entre l’élévation humaine et le chaos total. Tout y est spécial, comme le club.» Le FC Sankt-Pauli, dont la salle des trophées complètement vide s’oppose à son culte international, est un indéniable particularisme. Ses fans ont récemment été estimés à plus de 11 millions dans le pays.

Cela fait plus de 10 ans que je viens à tous les matches, même si j’habite à 400 kilomètres.

Une titanesque communauté dont Johann, sirotant une pinte au Millerntor Kneipe, fait partie: «Cela fait plus de 10 ans que je viens à tous les matches, même si j’habite à 400 kilomètres. Je me sens bien ici. Si tu as de la famille quelque part, c’est normal de rouler quatre heures pour venir la trouver.» Pourtant, l’affrontement du jour se solde par une cruelle défaite face à Stuttgart, couchant l’équipe hambourgeoise sur le dernier échelon de la deuxième Bundesliga. «Il n’y a qu’à tourner le classement, je ne vois pas où est le problème, s’amuse-t-il. Sankt-Pauli a su s’affranchir du résultat sportif. On s’appuie sur des slogans et des identificateurs très forts, hors terrain, qui nous permettent d’être le seul club de la ligue à jouer systématiquement à guichets fermés. Lorsqu’on était en troisième division, c’était pareil: 30 000 spectateurs pour 30 000 places.»

Le pavillon noir flotte

Pour mieux comprendre le mythe, Brigitta Schmidt-Lauber, chercheuse à l’Université de Vienne et auteure d’une thèse sur les Kiezkicker, remonte aux origines: «Comme un peu partout en Allemagne, l’idéologie punk a gagné Hambourg dans les années 1980. Des subversifs et anarchistes se sont mis à squatter les entrepôts de la Hafenstrasse, à Sankt-Pauli. Peu à peu, ils ont investi les tribunes du Millerntor et y ont assis leur esprit contestataire ainsi que leur allure vestimentaire. C’est à cette période-là que le pavillon pirate Jolly Roger s’est immiscé dans le kop. Devenu l’ultime icône du club, il représente à la fois la proximité portuaire et le rejet de l’establishement.»

Sankt-Pauli est progressivement devenu un refuge pour ceux qui opposent liberté et tolérance aux résidus de l’appareil fasciste.

La bannière se met à flotter en première Bundesliga (deux passages dans les années 1980) et acquiert une notoriété nationale lors des derbys contre le Hambourg SV (qui, lui, n’a jamais quitté l’élite). «Alors que les tribunes du HSV comptaient de nombreux néo-nazis, Sankt-Pauli faisait figure d’outsider; de faibles moyens mais de fortes valeurs, développe Hendrik Buchheister. Il est progressivement devenu un refuge pour ceux qui opposent liberté et tolérance aux résidus de l’appareil fasciste.»

Cela n'empêche pas certains dérapages. Le 12 février, lors du match contre Dynamo Dresde, le kop a déployé une banderole adressée aux fans adverses. On pouvait y lire: «Vos grands-parents brûlaient déjà pour Dresde. Contre le mythe boche de la victimisation». Une référence à la destruction de Dresde par les bombardements alliés du 13 et du 14 février 1945. L'affaire a fait grand bruit en Allemagne et le club a dû se fendre d'un communiqué: «Bien que [Sankt-Pauli] se distancie du mythe de la victimisation, propagé dans le passé par les milieux nationalistes et populistes de droite, et encourage une vision critique de l'histoire de l'Allemagne, il considère qu'une frontière a été franchie avec les mots de cette banderole, qui se moque uniquement des morts des bombardements de Dresde.»

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Officiellement, Sankt-Pauli est le premier club allemand à avoir interdit les allusions racistes de son enceinte, ainsi qu’à avoir compté un joueur noir dans son effectif. Du reste, au côté de l’adage «Sankt-Pauli est la seule star», le bitume et les t-shirts environnants le Millerntor pullulent de slogans militants: «No human is illegal», «Refugees are welcome», «Fight against the right.» Dernièrement, le club a publié un livre de cuisine proposant les meilleures recettes «issues de l’immigration», pour la plupart syriennes.

Le «bordel de la Ligue»

Une opération parmi tant d’autres. Car l’énergie des Braun und Weiss, couleurs de l’équipe, foisonne. Ils peuvent se targuer de l’organisation des Kiezkick, activités sportives pour les jeunes défavorisés et les réfugiés hambourgeois, ou encore de l’activation du programme Viva con Agua de Sankt-Pauli, aujourd’hui association indépendante développant des accès à l’eau dans divers pays.

Depuis la mouvance punk, Sankt-Pauli a toujours été un bassin d’idées, un repère d’artistes.

En fait, le «bordel de la ligue», surnom valu par sa contiguïté avec le «quartier des plaisirs», érige sa créativité sur tous les fronts. «Depuis la mouvance punk, Sankt-Pauli a toujours été un bassin d’idées, un repère d’artistes. Alors que la plupart des clubs professionnels dépensent des millions pour développer des concepts marketing, l’aptitude à surprendre du FCSP est quasi-organique», analyse Brigitta Schmidt-Lauber.

Chaque été, les concerts et expos du festival Millerntor Gallery parlent à des milliers de visiteurs «dans les langues universelles du football, de l’art et de la musique.» L’objectif? «Inspirer l’engagement social», note le site de la manifestation. Conscient de sa renommée outre-frontière, l’enseigne propose aussi aux membres d’acheter leur Rasenpatenschaft, soit un morceau de pelouse du Millerntor. «C’est une brillante métaphore, incitant les supporters plus éloignés à entretenir leur passion pour le FCSP comme leur part de gazon» commente Hendrik Buchheister.

Engagement social

L’institution longtemps présidée par l’exubérant Corny Littmann, homme de théâtre ouvertement homosexuel, ose bâtir des structures alternatives pour son «honorable société», comme elle aime l’appeler. Du mardi au vendredi ainsi que les jours du match, le Fanladen du FCSP offre le service de travailleurs socio-éducatifs à tous ses membres en situation critique. Vraiment, le club n’existe qu’à travers ses partisans. «Son plus grand accomplissement, c’est sa capacité à brasser et redistribuer les cartes sociales, estime Brigitta Schmidt-Lauber. Au Millterntor, les dockers tutoient les avocats. Le prestige ne s’assoit pas en loge, il se gagne par la ferveur des encouragements.»

L’initiative la plus illustre de l’histoire du club reste la Retter-Kampagne, ou campagne de sauvetage. À l’été 2003, alors que les Kiezkicker se noient dans une relégation en troisième division et une dette proche des deux millions d’euros, la communauté déploie toute sa vigueur mobilisatrice. En à peine trois mois, elle fait vendre 130 000 t-shirts, organise un match amical lucratif face au Bayern Munich et s’allie avec son historique sponsor, la bière Astra, pour monter une «liquide» affaire: «Saoûlez-vous pour Sankt-Pauli». Pour chaque chope consommée, le brasseur reverse 50 centimes dans les caisses du club. L’événement final est un concert-lecture de Günter Grass, prix Nobel de littérature 1999. «A travers la Retter-Kampagne, le club a non seulement soldé son découvert mais aussi conforté l’ingénieuse position de sa marque, acquise à un public à la fois populaire et intellectuel» note Brigitta Schmidt-Lauber.

Attention à la gentrification

Parce que le FC Sankt-Pauli, c’est aussi le FC Sankt-Pauli Vermarkung. Fondée dans les années 2000 dans le but d’acquérir les droits et d’optimiser le rendement de sa culture de club, la société mène un auto-proclamé social marketing. Un «exercice périlleux, annonce Brigitta Schmidt-Lauber. Le club tient sur un fragile équilibre entre émancipation financière, nécessaire pour le maintien en Bundesliga, et respect de son identité frisant l’anticapitalisme.»

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Avant sa récente rénovation, la tribune VIP du Millerntor n’était qu’un austère cabanon bordé de fûts à bière et ravitaillé en saucisses par un train électrique. À l’entrée de la tribune principale, les logos des sponsors, dont certains aussi prestigieux que l’habilleur Levis, se fixent toujours au scotch de peintre. Une authenticité qui serait menacée. «Le quartier est en pleine gentrification, prévient Hendrik Buchheister. Habiter Sankt-Pauli devient tendance, alors que le club a toujours tout fait pour la défier. Pour sa survie, il faut absolument qu’il reste en deçà des normes économiques.»

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Repères

1910: naissance du FC Sankt-Pauli. La date de fondation est toujours précisée comme suit: «Non established since 1910», hommage à la contre-culture.

1977: première saison dans l’élite et victoire sur le voisin du Hambourg SV, surnommé Pfeffersack (sac de poivre).

1980’s: le club devient culte. Doc Mabuse, chanteur d’un bar du coin, remue une gigantesque toile à tête de mort dans les tribunes. Le message? «Les pauvres contre les riches». Le public passe de 2000 à 20 000 en moins de 10 ans.

2010: pour son centenaire, le club est promu en première Bundesliga. Un aller-retour qualifié de «plus belle ascension de tous les temps» mais sans suite.


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