Hockey

Des Romands fébriles, des Alémaniques bosseurs... Au hockey, longue vie aux stéréotypes

En quarts de finale, le LHC et Genève-Servette risquent l'élimination sur le score de 4-0. De quoi renforcer le cliché que seuls les Alémaniques ont le sérieux nécessaire pour répondre présent quand cela compte vraiment

L’heure est grave pour le Lausanne HC et Genève-Servette HC. Menés 3-0 en quarts de finale des play-off de Ligue nationale A, Vaudois et Genevois joueront samedi pour prolonger leur saison de quelques jours – au moins – et maintenir l’espoir de retourner la situation à leur avantage. Jeter un coup d’œil aux statistiques ne rassure pas: depuis 1998 et l’introduction des séries au meilleur des sept matches, seules trois équipes ont réussi une telle «remontada». Mais peu importe, il faut sauver l’honneur: si Davos (contre Lausanne) et Zoug (contre Genève) devaient classer l’affaire dès ce week-end, le double 4-0 serait une lourde défaite symbolique pour le hockey romand. Et une victoire pour les stéréotypes.

Les clichés que se renvoient Romands et Alémaniques créent une sorte d’équilibre

De part et d’autre du Röstigraben, ils ont la vie dure, comme l’expliquait le journaliste Christophe Büchi, qui fut le correspondant en Suisse romande de la Neue Zürcher Zeitung entre 2001 et 2014, dans une opinion publiée par Le Temps: «Les clichés que se renvoient Romands et Alémaniques créent une sorte d’équilibre. La rigueur alémanique face à la rondeur romande, la lourdeur alémanique face à la légèreté romande: ces binômes ne sont finalement pas si antipathiques. Ils transforment la différence en complémentarité. Tout le monde peut s’estimer gagnant.» Sauf sur un terrain de sport, bien sûr, où les situations win-win n’existent pas.

«Des gens décontractés»

Traduit dans le langage de la compétition, le match oppose le Romand talentueux mais fainéant à l’Alémanique bosseur et efficace. Dans le cas particulier du hockey sur glace, cela donne l’idée qu’au moment des play-off – c’est-à-dire quand les choses sérieuses commencent – le championnat ne se joue plus que d’un seul côté de la Sarine. Un fan du LHC nous le glissait ce vendredi: «Ce qui est terrible, c’est que si nous perdons 4-0, on va nous ressortir le vieux refrain des Welsches incapables de se surpasser dans les moments importants.»

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Tout le monde connaît la chanson, à défaut de l’entonner ouvertement en public. En 2013, alors que Fribourg-Gottéron se cassait les dents sur le CP Berne en finale des play-off, l’ancien international Michel Zeiter l’avait lui interprétée sur le plateau de TeleClub. «Qu’on me montre l’équipe qui a gagné des titres avec plus de cinq ou six Romands. Ce sont simplement les faits.» Et de renchérir: «Fondamentalement, je n’ai rien contre les Welsches, qui sont des gens décontractés. Il y a aussi de bonnes individualités qu’un entraîneur va apprécier. Mais dès que les Welsches sont en majorité au sein d’une équipe, cela crée une scission.»

Différences de mentalité fondamentales

Remplacez «Welsches» par n’importe quel groupe ethnique et ces déclarations auraient déclenché un tsunami. En l’occurrence? Quelques vaguelettes à peine, pour au moins trois raisons. La première: ces clichés renvoient à une certaine réalité. Il faut remonter au titre du HC La Chaux-de-Fonds en 1973 pour trouver la trace d’un club romand champion de Suisse de hockey. La deuxième: les Romands ne se privent pas non plus de tancer les Alémaniques. «Je connais des personnes au-dessus de tout soupçon qui ne se permettraient pas la moindre pique sur les Juifs, les Arabes ou les Kosovars (heureusement, d’ailleurs), mais qui ne voient aucun problème à échanger des plaisanteries plus ou moins déplaisantes sur les Bourbines», soulignait Christophe Büchi. Troisième et dernière raison: certains sportifs welsches eux-mêmes reconnaissent des différences de mentalité fondamentales avec leurs collègues alémaniques, quelle que soit la discipline.

Posture romantique

L’ancien footballeur Ludovic Magnin le détaillait auprès de Blick en 2013, après les déclarations de Michel Zeiter: «En Suisse romande, en juniors, on entend souvent qu’il vaut mieux perdre en ayant bien joué que gagner après une mauvaise prestation. Personnellement, ce n’est qu’en équipe nationale que j’ai vraiment appris à me battre.» Un Röstigraben tactico-philosophique qu’avait déjà identifié Daniel Jeandupeux dans les années 70: «Les Suisses allemands étaient dans le combat quand nous rêvions de technique et de passes courtes.» Mais si la posture romantique peut fonctionner sur un terrain de football, elle ne résiste pas à une charge contre la bande sur la glace…

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En 2012, la Weltwoche disait des Romands, champions du chômage et cancres de la productivité, qu’ils étaient les «Grecs de la Suisse». «On peut y voir une insulte: les Romands, pour simplifier, seraient des flemmards, décryptait Christophe Büchi. Mais on peut y déceler aussi le plus beau des compliments. Quel bosseur n’aspirerait pas, au fond de lui, à l’art de vivre méditerranéen?» Réponse: un hockeyeur, qui ne troquerait pour rien au monde une qualification pour les demi-finales des play-off contre des vacances anticipées. Qu’il soit alémanique ou romand.

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