Football

Ce ne sont pas les grands joueurs, mais les petits détails, qui font les grands clubs

L’écroulement du PSG contre Barcelone a montré que le club parisien n’avait pas encore accédé au rang de «grand club». Mais cela signifie quoi, au juste?

Le PSG, Manchester City ou même Chelsea, ne sont pas encore des grands clubs. Ils se construisent mais cela nécessite autre chose que d’acheter un stade, un coach réputé et 24 joueurs internationaux. Un grand club, c’est un tout, l’ensemble des gens qui y travaillent et qui tous, je dis bien tous, du jardinier au cuisinier, sont au top niveau dans leur domaine et pousse le degré d’exigence général au maximum. Celui qui est chargé de réserver un hôtel ne fait pas ça sur Booking; il va sur place, il se renseigne. On joue samedi… Est-ce qu’il y a des mariages dans cet hôtel les samedis? Est-ce qu’il y a une discothèque aux alentours? Ces détails peuvent paraître insignifiants mais au haut niveau, ils font la différence. En Angleterre, les clubs se piquent les jardiniers, les physios, les docteurs, à coups de transferts. Parce que c’est important!

Une grande histoire

Pour avoir en tête tous ces petits détails, il faut avoir l’expérience de ce genre de situation. Et donc un passé, une histoire. Un grand club a une grande histoire, qui pèse d’un poids énorme sur les joueurs. Ils sont constamment comparés aux grands joueurs du passé, qui bien souvent sont devenus des consultants impitoyables dans les médias.

Beaucoup de joueurs ne résistent pas à cette pression permanente. Lorsque je jouais à Xamax, il y avait une page par semaine sur le match dans le journal local. A Hambourg ou à Liverpool, il y en avait trois par jour, les journalistes assistaient à tous les entraînements, les avis n’étaient jamais gris, toujours noirs ou blancs. Un match nul était un échec, une défaite et c’était la crise.

Ce qui vous fait prendre conscience de la différence entre un bon club et un grand club, c’est la vie de tous les jours. Tout le monde vous fait ressentir que vous devez perpétrer une grande histoire et comprendre que le club sera toujours plus important que vous. A Paris, Ibrahimovic s’est cru plus grand que le PSG. A Liverpool, personne n’a jamais pensé que Steven Gerrard était plus grand que Liverpool. D’ailleurs, s’il est revenu cette année, il s’occupe très modestement des M15.

Le poids des supporters

Les supporters d’un grand club ne vivent que pour leur équipe, ils organisent leur vie autour du calendrier des matchs. Vous prenez votre voiture, on vous reconnaît au premier feu rouge. A la station-service, le pompiste vous parle du dernier match ou du prochain. A Tesco ou Sainsbury (les Coop et Migros en version anglaise), vous faites vite si vous avez gagné et vous ne venez pas si vous avez perdu.

Je me souviendrai toujours d’un match de juin 2001 perdu avec l’équipe de Suisse à Bâle contre la Slovénie. Je fais une grosse erreur qui nous coûte le seul but du match. C’est le dernier match de la saison et je suis mortifié, persuadé que mes vacances sont gâchées, que je ne pourrais pas sortir de chez moi. Au bout de quelques jours, ma femme en a marre et me force à sortir. On va au McDonald et là, surprise: rien. Zéro problème. Personne ne me parle de ma boulette. Cela m’avait presque choqué! Ce jour-là, j’ai compris la différence entre un pays de foot comme l’Angleterre et un pays comme la Suisse où le foot est juste un agrément.

Jouer pour un grand club est très particulier. Vous êtes constamment observé, analysé, critiqué. Vos trois bons matchs seront oubliés si vous faites une erreur lors du quatrième. C’est particulièrement frappant pour les gardiens de but. Dans une petite équipe, vous allez avoir quatorze tirs par match, faire neuf arrêts spectaculaires, et encaisser trois buts qui passeront presque inaperçus. Dans un grand club, il n’y aura parfois qu’un arrêt à faire à la 77e minute, mais si vous êtes hésitant à ce moment-là, que vous prenez un but et que votre équipe fait 1-1, vous serez tenu pour responsable et mis sous pression par les médias.

Le prochain match

Quand vous êtes joueur, le match le plus important est toujours le prochain et cette vérité vous saute à la figure si vous avez l’opportunité de jouer dans un grand club. Prenons un autre exemple: en 2015, le FC Sion réalise un beau parcours en Europa League, en faisant deux fois match nul contre Liverpool. Pour Sion, il est facile de se motiver pour le jeudi soir. Par contre, trois jours plus tard, pour le match du dimanche 13h45 contre Vaduz ou Thoune, c’est beaucoup plus compliqué. Sion est pourtant meilleur que Thoune ou Vaduz mais il n’a pas l’expérience de jouer sur tous les tableaux. Pendant que Sion brille en Europa League le jeudi, les gars de Thoune ou Vaduz sont au lit. Toute la semaine, ils préparent le match contre Sion. Ils s’entraînent à fond, ils sont concentrés, en pleine forme. Les joueurs de Sion, eux, mettent un ou deux jours à redescendre de leur petit nuage. Ils sont un peu fatigués, ils lèvent un peu le pied à l’entraînement et le dimanche, ils se font surprendre.

La seule équipe suisse qui ne se fait jamais surprendre le dimanche en Super League, c’est Bâle. Parce que le FC Bâle, ça fait quinze ans qu’il joue la Ligue des Champions. Battre Liverpool? Il a déjà battu Chelsea et Manchester United. L’euphorie dure moins longtemps, et pas que pour les joueurs. Le masseur du FC Bâle, il s’en fout de poster sur les réseaux sociaux son selfie depuis le Camp Nou, parce que le Barça, il l’a déjà joué trois fois. Par contre, il est d’accord de masser les joueurs jusqu’à deux heures du matin pour qu’ils récupèrent plus vite en prévision du match contre Saint-Gall.

Victoires multiples

Pour moi, les grands clubs sont ceux qui ont gagné plusieurs fois la Ligue des Champions: Bayern, Liverpool, Manchester United, Juventus, Inter, Milan, Ajax, Benfica, Barça, Real. Les autres n’en sont pas encore là, désolés pour Chelsea ou Manchester City. A City, il n’y a pas la même pression du résultat qu’à United. Par contre, le Milan AC reste pour moi un grand club, même s’il traverse une passe difficile. Le critère, c’est: qui met la pression? A City ou au PSG, c’est l’actionnaire. Dans les grands clubs, ce qui pousse à être toujours meilleur, c’est la ferveur des gens, le stade plein, la passion, le poids du passé. Sous le maillot de Liverpool, j’étais prêt à me casser une jambe pour empêcher un but. Je l’aurais fait pour tous ces gens pour qui ce club est plus grand que tout.

* Ancien défenseur de Liverpool et de l’équipe de Suisse, Stéphane Henchoz intervient régulièrement dans «Le Temps», notamment sur le football anglais.

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