Les corps et leurs mouvements

La quête du qualitatif, une foulée de jouvence

Hiératique en haut, trépidant en bas, le coureur idéal est un «corps oxymore». Ou un indien Tarahumara, explique le sociologue Pierre Escofet dans sa chronique au Temps

«La course de Marcelino était si fabuleuse qu’il fallait un moment pour l’apprécier. Ses pieds dansaient frénétiquement entre les pierres, mais toute la partie supérieure de son corps était paisible, presque immobile. En le voyant seulement au-dessus de la taille, on aurait juré qu’il était chaussé de patins à roulettes.» Hiératique en haut, trépidant en bas? Mais, qui exprime ainsi son admiration pour ce «corps oxymore» glissant sans heurts sur ce chemin herbu parsemé de rocailles? C’est Christopher McDougall, dans un livre désormais culte auprès de la communauté des coureurs de longue distance. Dans «Born to run», ce journaliste sportif américain découvre au monde entier la technique générique de Marcelino qui contribua à sa propre résurrection. Ce fut sa foulée de jouvence. Mais aussi le soulèvement d’un espoir fou pour les «fondeurs» de toutes les générations.

Le problème de McDougall

«Votre problème, c’est la course», trancha le Dr Joe Torg. Parce qu’il doit la vérité aux patients qui viennent le voir et qu’il jouit d’une solide réputation d’expert en la matière, ce docteur ne s’embarrasse pas de fioritures. De sorte que, lorsque Torg apprend à McDougall que son mètre nonante et ses 104 kilos ne sont pas spécialement faits pour courir à perdre haleine, le journaliste est au trente-sixième dessous. Quand on a la «course à l’estomac», comme d’autres la littérature, on ne se plie pas facilement aux constats du Sports Injury Bulletin:

«Les athlètes dont la pratique implique la course infligent d’énormes contraintes à leurs membres inférieurs. Chaque appui se répercute dans la jambe avec une force équivalente au double du poids. Tout comme des coups de masse répétés sur de la pierre apparemment incassable finissent par réduire en miettes, les impacts associés à la course à pied endommagent os, cartilages, muscles tendons et ligaments.» La solution provisoire? Cortisone, semelles orthopédiques et chaussures hors de prix contrôlant la pronation. La solution définitive? Le vélo et de jolies randonnées «pépères» pas trop loin des environs.

Le peuple qui court… juste

Bien sûr, McDougall, les refuse. La question qui le taraude est trop grave pour être laissée aux médecins sportifs, trop prompts à proposer prothèses et injections, là où il vaudrait peut-être mieux changer de paradigme. En définitive, l’élément résolutoire de toutes les frustrations de McDougall lui est apparu de manière presque subliminale lors d’un reportage au Mexique et ce, sous la forme «d’une photo de Jésus dévalant une pente caillouteuse». En y regardant de plus près, il ne s’agissait pas de Jésus, «mais bien d’un homme en jupe et en sandales lancé à fond de train dans la descente d’une montagne de gravats». C’est un indien Tarahumara. Ce peuple paisible, appelé aussi Raramuri (le peuple qui court) niché dans le Copper Canyon, ne sait rien tant et n’aime rien tant que courir.

La course constitue l’élément le plus structurant de leur style de vie. Le jour, les jeunes jouent au rarajipari. Deux équipes d’une dizaine de joueurs ont pour objectif de pousser une petite balle en bois sur une dizaine de kilomètres. Le soir, les vieux prennent des cuites monumentales à la bière de maïs. Mais, dès le matin, chaussés de leurs huaraches (bout de pneu cintré d’une lanière en cuir), rigolards et frais comme des gardons, ils s’adonnent à la version pour adulte: de 80 à 100 kilomètres. La cause est entendue. Ils courent beaucoup.

Chez ces gens-là, on ne court pas, on s’auto-propulse

Malgré l’intérêt évident de ces considérations anthropologiques, on voit se profiler, grosse comme une maison, la question qui tue: quel rapport avec le problème de McDougall et celui d’innombrables coureurs? A cette question, «Born to run» apporte une réponse aussi simple que magistrale: les Tarahumaras ne se blessent pratiquement jamais parce qu’ils ont appris à courir juste. Comment courir juste?

Pour l’essentiel, en appliquant la politique des petits pas. Les pieds se posent sur l’avant, à l’aplomb de la hanche, les appuis remontent au niveau des fesses, le dos est bien droit, le tronc joue aussi sa partie en actionnant les chaînes spiralées qui l’enserrent, les bras sont détendus, la tête est stable, etc. Souvenez-vous: hiératique en haut, trépidant en bas. Fluide, facile, rapide. Comme nous l’apprendra l’un des protagonistes du livre: «Plus tu cours vite de façon confortable, moins tu as besoin d’énergie […] Aller plus vite, c’est rester moins longtemps sur tes appuis.» C’est très exactement ce que font les Tarahumaras. Chez ces gens-là, Monsieur, on ne court pas, on s’auto-propulse.

Dans son livre, McDougall parviendra habilement à tenir quatre thèmes dans un même écheveau narratif. A la fois l’autobiographie de son désespoir de sportif; une sociologie de cette tribu aux mœurs bizarres que constituent les coureurs de très longue distance; le procès bien instruit des industries de chaussures de sport coupables d’avoir anesthésié nos pieds et, enfin, la découverte de nouvelles techniques de course qui ont grandement contribué à l’assise du mouvement minimaliste. Mais, par-dessus tout, nous sommes invités à comprendre que dans le vaste monde des corps en mouvement, inexploré de beaucoup, la révolution ne sera ni technologique, ni quantitative. Elle sera qualitative ou ne sera pas. Entraîneurs de tous les pays, qu’on se le dise.

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