Trail running

François D’Haene: «Boire du vin et faire du trail? C’est recommandé!»

Le Français est l’un des meilleurs coureurs ultra du monde. Celui qui exerce aussi le métier de vigneron se confie sur ses habitudes d’entraînement et prouve que tout ne se joue pas sur un planning militaire ou des restrictions alimentaires

A Verbier, il sera la tête d’affiche. Les organisateurs du Trail Verbier-Saint-Bernard ne cachent pas leur joie de compter François D’Haene parmi les participants à l’X-Alpine, la course phare du week-end des 8 et 9 juillet, avec ses 111 kilomètres et ses 8400 mètres de dénivelé positif.

François D’Haene, c’est l’un des tout meilleurs ultra-trailers du moment. Ce n’est pas lui qui le dit, ce sont ses résultats: double vainqueur et détenteur du record de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (170 km, 10 000 m de dénivelé positif), triple vainqueur de la Diagonale des fous, détenteur du record de la traversée du GR20 en Corse…

Double vie

Ce ne sont là que quelques lignes d’un palmarès qui ferait presque oublier l’ultra-populaire Kilian Jornet. Cette année, il a déjà remporté deux courses de 110 kilomètres. Mais, ombre au tableau, à la suite d’une «chute stupide», le trailer s’est blessé à une côte la semaine dernière et a dû interrompre sa saison. A ce stade, il n’est pas complètement certain qu’il pourra être présent sur la ligne de départ à Verbier.

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Le Lillois d’origine, âgé de 31 ans, est spécial à plus d’un titre dans le milieu. Du haut de son mètre 92, il est le plus grand et le moins frêle des pelotons de tête. Mais surtout il mène une double vie, puisqu’il gère également un vignoble avec son épouse dans le Beaujolais. François D’Haene n’est donc pas seulement un coureur des cimes, il est aussi un équilibriste du quotidien. Et une preuve que l’on peut être (très) performant en ultra-trail sans forcément s’imposer un régime de forçat.

Le Temps: Vous avez dû renoncer au Lavaredo Trail, en Italie, en raison de votre blessure. Dans quel état d’esprit êtes-vous?

François D’Haene: Je ne vais pas dire que je ne suis pas frustré, mais je ne veux pas trop me plaindre. J’ai vécu un super début de saison, j’ai gagné deux ultra-trails. Il faut accepter d’écouter son corps, savoir prendre un peu de recul.

– Votre participation à l’X-Alpine de Verbier est-elle remise en cause?

– L’avenir le dira. Je me fais soigner et je me réveille chaque matin dans un état différent du précédent. Il me reste environ deux semaines pour décider si je participe, si je fais seulement la course de 61 kilomètres ou si je renonce. Une chose est sûre: dès que je serai remis, je recommencerai à courir. Ça peut même être trois jours avant.

– Qu’est-ce qui vous a poussé à inclure Verbier dans le programme de votre saison?

– Ce que j’aime avant tout, ce sont les trails alpins avec beaucoup de dénivelé et un bel environnement. Je suis moins habitué aux courses plus roulantes, même si j’en fais pour varier les plaisirs. Verbier, c’est donc un parcours qui me faisait envie. C’est un peu mon coup de cœur de la saison. Et une bonne préparation en vue de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB), en septembre.

– Votre objectif, c’est la victoire?

– Le but est de bien finir, de me mettre en confiance, de ne pas me griller et d’avoir du plaisir. Maintenant, lorsqu’on a du plaisir et qu’on finit bien, on obtient généralement de bons résultats.

– A quel point cette pause forcée perturbe-t-elle votre programme d’entraînement? Est-il minuté?

– Je n’ai pas vraiment de planning journalier. Je choisis mes courses en début d’année et adapte mon programme en fonction. Je fais en sorte que chaque semaine soit différente, pour éviter la lassitude. Et chaque jour, j’essaie de composer avec ma vie de famille.

– Vous y parvenez?

– C’est un choix que j’ai fait dès le début. Je ne vais par exemple pas courir tôt le matin ni tard le soir. Ces moments sont consacrés à ma femme et à mes enfants. Quitte à ce que mon entraînement en pâtisse. Le sport, c’est important pour moi, mais cela reste quelque chose de secondaire.

– Est-ce que vous seriez plus fort si vous n’aviez pas de vie de famille?

– C’est sûr que si je pouvais m’entraîner davantage, de manière plus régulière, consacrer plus de temps à la récupération, faire de la cryothérapie – ce que je ne fais pas –, ce serait différent. Est-ce que mes résultats seraient meilleurs? Sincèrement, je n’en sais rien. Sur un ultra, le mental est tellement important… Il est beaucoup plus important que sur des distances plus courtes, de 30, 40 ou 70 kilomètres.

– A côté du sport, vous exercez le métier de vigneron. Laquelle de ces deux activités vous permet de gagner votre vie?

– C’est difficile à dire, ce d’autant plus que les deux se mélangent de plus en plus. J’organise des dégustations dans mon vignoble mais je discute de trail avec les gens. Les médias, eux, parlent volontiers de ce trailer qui possède un vignoble. A l’inverse, si je n’avais pas acquis cette notoriété par le sport, je vendrais sûrement moins de bouteilles. Et à des personnes différentes.

– Boire du vin et être performant en trail, les deux sont donc conciliables?

– C’est même recommandé! Avec de la modération et avec l’habitude, on peut tout à fait boire du vin. Après une sortie de cinq heures en plein soleil, je ne pense pas que partager deux verres de vin avec des amis va me faire grossir. Je ne vais pas non plus m’interdire de boire un verre la veille d’une course. Ce serait même peut-être l’inverse, la privation, qui serait plus pénalisant.

– Et votre régime alimentaire, est-il strict?

– Si vous avez des enfants, vous devez savoir qu’on ne peut pas leur imposer un régime nutritionnel spécifique. Nous mangeons de manière variée et équilibrée, mais cela s’arrête là. Je n’ai même pas de balance à la maison, je ne sais pas combien je pèse… Pendant les courses, en revanche, j’ai ma petite recette qui semble fonctionner, donc je n’en change pas.

– C’est une recette secrète?

– Non, c’est ma recette à moi, qui peut ne pas convenir à un autre: je bois entre 700 millilitres et 1 litre de boisson énergétique par heure et je mange une barre composée de pâte d’amandes et de pâte de fruits toutes les heures.

– Etes-vous du genre à analyser et à comparer vos données en rentrant d’une course ou d’un entraînement?

– Pas du tout. Je n’en ai ni le temps ni l’envie. Je n’utilise jamais de cardiofréquencemètre non plus. Je préfère courir «à la sensation».

– Quel regard portez-vous sur la démocratisation grandissante du trail running?

– Je suis plutôt enthousiaste. Même s’il faut rester attentif à l’évolution de ce sport. Il ne faudrait pas le banaliser.

– C’est-à-dire? Vous craignez une trop grande professionnalisation?

– Il ne faut surtout pas tuer ce qui fait la beauté et la particularité de l’ultra trail! Si, pour des raisons d’impératifs médiatiques, on en vient à faire huit boucles de 20 kilomètres, ça n’a plus de sens. Il faut conserver cette logique de découverte d’un parcours. Et surtout, le trail est un sport dans lequel l’élite se mélange à la masse dans une même compétition. C’est assez unique et ça doit le rester.

– La grande médiatisation de l’UTMB ne vous a pas empêché d’y participer… et de le remporter deux fois.

– C’est vrai. Mais la structure et l’accompagnement qui ont été mis en place n’excluent pas de garder ce qui fait son charme. Cela n’a pas empêché cette course de conserver son parcours originel. Une fois qu’on est dans sa bulle, tout ce qui se passe autour importe peu.

– Cette année, l’UTMB s’annonce très relevé. Vous visez quand même la victoire?

– C’est vrai que l’on va y retrouver tous les derniers vainqueurs. Mais nous aurons surtout du plaisir à nous retrouver tous au même endroit au même moment. On en discute avec Kilian Jornet et d’autres favoris. Et c’est intéressant de comparer notre perception avec ce qu’en disent les médias.


En date

1985: Naissance à Lille.

2009: 5e à la Diagonale des fous à la Réunion.

2012: Vainqueur de l’UTMB à Chamonix.

2013: Vainqueur de la Diagonale des fous et des 80 km du Mont-Blanc.

2014: Vainqueur de la Diagonale des fous, de l’UTMB et de l’UTMF au Japon.

2015: 14e de la Western States en Californie.

2016: Record du GR20 (180 km) en Corse en 31h06 et vainqueur de la Diagonale des fous.

2017: Vainqueur de l’Ultra-Trail de Madère et de la Maxi-Race à Annecy.

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