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En 2038, la bulle Neymar a explosé

Et si la bulle des droits TV du football finissait par éclater? Nous avons imaginé le monde du ballon rond dans vingt ans. Un futur où les agents ont pris le pouvoir et les joueurs sont cotés en bourse

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Neymar Jr Junior s’élance vers le point de penalty. A cet instant, la cote de l’attaquant brésilien est encore à 360 millions d’euros. Le numéro 10 du Qatar Airways Paris – équipe dont son père avait aussi fait les beaux jours – marque un temps d’arrêt dans sa course, puis frappe croisée, ras de terre. Le temps s’arrête, les investisseurs retiennent leur souffle. Les algorithmes financiers sont calés sur la ligne de but.

Le gardien adverse est sur la trajectoire et repousse le ballon du bout des gants. Le stade n’est plus qu’une seule clameur. Neymar Jr Junior se tient le visage. Il reste 6 minutes dans cette demi-finale de la Wanda League. Et son équipe garde une longueur de retard sur le FC Adidas Munich.

Plus grave pour le joueur brésilien, sa capitalisation vient de perdre 27%. Il ne le sait pas encore mais ce quatrième penalty manqué de la saison a provoqué un mouvement de panique à la bourse de Hongkong.

L’OPEP du football

Nous sommes en 2038, vingt ans après le basculement. Après avoir aveuglément surenchéri pendant des années pour acquérir les droits télévisés des grands championnats européens, les BT, Sky et autres BeIN ont dit stop. Ils forment désormais un cartel surnommé l’OPEP du football. Un regroupement résolu à ouvrir ou couper les vannes financières qui, jusqu’ici, alimentaient les folies des clubs de haut niveau.

L’origine de la crise remonte à 2017. Au temps de l’argent bon marché, la stratégie de Patrick Drahi, patron d’Altice et propriétaire de SFR, était de s’endetter à bon compte pour faire l’acquisition rapide de concurrents ou de contenus exclusifs. En bref, grossir rapidement et rembourser plus tard grâce aux bénéfices engendrés. Mais la dette d’Altice, qui atteint 50 milliards d’euros à l’automne 2017, commence à effrayer les investisseurs. Le groupe s’effondre en bourse. Face à cette crise de confiance, la direction annonce un frein aux achats de contenus et une priorité sur la réduction de la dette.

Le groupe de Patrick Drahi est le symbole de ces excès. Mais tous les grands diffuseurs avaient misé des milliards pour acheter des droits TV, souvent à crédit, et ainsi augmenter leur nombre d’abonnés payants.

La «révolution des canapés»

Ce que ces groupes avaient sous-estimé, ce sont les effets de la «révolution des canapés». Un peu partout, les téléspectateurs se sont lassés de mettre la main au portefeuille pour regarder le foot.

Le mouvement est parti d’Argentine. Devant l’inflation et au vu de «l’intérêt public transcendant», le gouvernement local a décidé de mettre en place Fútbol para todos, un programme subventionné de diffusion des grandes compétitions, entièrement gratuit. A son arrivée au pouvoir, même le très néolibéral président Mauricio Macri décide de le prolonger. «O Tévez o Friedman [du nom du fondateur de l’ultralibérale Ecole de Chicago, ndlr]», aurait tranché l’un de ses proches conseillers.

Le monde du ballon rond allait se souvenir longtemps de ce «moment Macri». Des initiatives similaires sont nées un peu partout. Y compris en Europe ou, peu à peu, les fans de foot n’ont plus voulu «payer pour voir». C’est le début de la fin du modèle pay-per-view – les matchs à la demande ou les paquets vendus à la carte aux abonnés. Du coup, les chaînes n’ont plus surenchéri. Certaines se sont même retirées des enchères. Les conséquences ont été dramatiques pour les clubs, qui ont subitement perdu 40% de leurs revenus.

Et ce n’était que le début. Ce n’est pas pour rien que le maillot de Neymar Jr Junior n’affiche pas le même sponsor que celui de ses coéquipiers. Le numéro 10 du Qatar Airways Paris FC – le Saint heurtait la sensibilité des investisseurs et le Germain faisait trop «vieille France» – porte les couleurs de Tesla (poitrine), Google (dos) et KFC (épaules et cuissettes).

Autant «sponsoriser l’Eurovision»

Puisque les audiences chutaient aussi vite que les stats d’un attaquant brésilien après 27 ans, les grands sponsors ont aussi commencé à réduire les prix. Leur argument était implacable: «Marseille-Paris, c’était mieux avant, plus personne ne veut payer pour voir ça. Autant sponsoriser Amir à l’Eurovision!» a lancé un jour de mars 2019 le patron de Betclic. Certaines marques se sont même retirées du jeu, préférant miser sur un ou quelques joueurs en particulier. L’homme-sandwich redevenait le meilleur pari.

Les clubs ont mis du temps à saisir l’ampleur du problème. Et pendant la saison 2017-2018, ils ont continué à s’échanger des joueurs à coups de centaines de millions. Six mois après les 222 millions de Paris pour Neymar Jr (père), Liverpool payait 85 millions d’euros pour van Dijk, un défenseur formé au FC Groningen. Le Barça (renommé depuis lors FC Beko-lona) mettait près d’un demi-milliard d’euros sur la table pour se renforcer à coups de joueurs blessés, tels Dembélé ou Coutinho.

Mais, peu à peu privés de ce qui constituait leur principale ressource financière, les géants d’Europe ont fini par s’y résoudre: ils ne pourraient plus compter sur leurs sponsors et encore moins sur les diffuseurs.

De la passion et du dégoût

Pour tenter de maintenir le rythme, les clubs ont voulu, à l’image de l’industrie musicale dans les années 2010, compenser en renchérissant le prix des spectacles en live. Un billet pour cette demi-finale de la Wanda League coûtait entre 2800 et 9700 francs. Pari perdu. Les stades se sont vidés de leurs supporters. Toujours passionnés, mais pas assez riches ou simplement dégoûtés.

Chose inimaginable jusqu’alors, les clubs ont dû à attendre que les joueurs soient en fin de contrat pour les recruter et ainsi s’épargner les indemnités de transfert. Mais ce sont les Etihad Blues de Manchester – anciennement Manchester City – qui ont été les pionniers de la révolution. D’abord, en louant le nom de leur équipe à la compagnie aérienne émiratie contre 600 millions de livres sterling pour quatre saisons. A peine de quoi s’offrir les services de Kylian Mbappé et d’Harry Kane.

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Quelques mois plus tard, ils sont allés plus loin. Ils décidaient de placer la valeur de l’attaquant anglais en bourse afin de lever de nouveaux fonds et de pouvoir s’offrir le défenseur arthrosé Raphaël Varane. Coût de l’opération: 250 millions d’euros, pour l’arracher aux Merengues du Real Madrid, rebaptisés depuis les Mendes du Real Madrid (à ne pas confondre avec les Mendes de Porto).

Mendes rachète l’UEFA

Jorge Mendes, c’est le nom du plus puissant des agents de joueurs. En juin 2022, celui qui a fait fortune en généralisant les TPO (third-party ownership ou tierce propriété) est devenu le patron officiel du club madrilène – les mauvaises langues disent qu’il en était déjà l’officieux depuis des années. Huit ans plus tard, à la veille de la Coupe Coca-Cola du monde 2030 au Vietnam, le Portugais a racheté 62% du capital de UEFA Inc., l’organisation basée à Nyon devenue société anonyme, un an auparavant.

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C’est le président de l’UEFA, le Slovène Aleksander Čeferin, qui a marqué le changement d’ère. En 2025, alors que l’association vient de vendre la Ligue des champions au conglomérat chinois Wanda, il annonce solennellement: «Je m’en vais. Je laisse les rênes à ceux qui s’y connaissent en finance», avant d’entamer un tour d’Europe à motocyclette financé grâce à ses cours de karaté. Après avoir croisé la route de plusieurs footballeurs espagnols en déshérence (depuis la faillite de leurs clubs et la chute de leur cours de bourse à 0), il a consigné leurs témoignages dans un carnet de voyage. Son livre, Remplaçants à vie, est un best-seller.

Neymar Jr. Junior ne risque pas de l’avoir lu. Au summum de sa capitalisation boursière, jusqu’à ce penalty raté, il ne croit pas à la gloire éphémère. Dans les salles des marchés, on l’a pourtant déjà presque oublié. Les investisseurs s’intéressent de près à une jeune perle de 12 ans et demi du Petrobras Futebol Clube. Juan Gatorade Perez a fini meilleur buteur de la Disney-Lego Star Wars League. Son entrée en bourse est prévue fin octobre.

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