Aux Jeux olympiques, les Britanniques marchent sur l’eau mais là, cela dépasse l’entendement. Vendredi à Rio, l’Anglais Nick Skelton a remporté le concours de saut d’obstacles à 58 ans. Ce n’est pas tant l’âge de Skelton qui impressionne, plutôt sa ténacité après tant de déconvenues. En quarante ans de carrière, le natif de Coventry a accumulé assez de flots et de plaques pour tapisser une aile du château de Buckingham. Son premier podium international remonte à 1982.

Mais l’or olympique en individuel lui filait obstinément entre les doigts. A Londres voici quatre ans, une faute sur l’avant-dernier obstacle lui avait coûté le titre (cinquième place), revenu à Steve Guerdat. Cette fois, c’est le Jurassien qui reste au pied du podium (quatrième) et l’Anglais qui monte sur la plus haute marche. Il y versa quelques larmes.

La jeunesse de l’étalon

La seconde jeunesse de Skelton est arrivée avec Big Star, un étalon né en 2003 qu’il monte depuis 2006. Le duo est de la conquête du titre olympique par équipe en 2012, que l’on prend alors pour une belle façon pour Skelton de tirer sa révérence. Mais Big Star est le plus jeune cheval du paddock et pas question pour son cavalier d’arrêter une si prometteuse collaboration.

«C’est le meilleur cheval que j’ai jamais monté», s’exclame-t-il. Ses qualités sont semblables à celles de Nino des Buissonnets, le hongre de Guerdat: puissance, explosivité, et un goût certain pour la compétition. Des blessures obligèrent cependant le cavalier à ménager sa monture ces trois dernières années.

Nick Skelton a réussi le concours parfait. Aucune faute lors des deux manches et du barrage. Seul le Suédois Peder Fredricson a fait aussi bien, mais un peu moins vite (42''82 contre 43''35). Pour la médaille de bronze, le Canadien Eric Lamaze devance Steve Guerdat également au temps (4 points chacun). C’est le verdict final d’une longue journée qui avait débuté dès 10h sous une chaleur écrasante. Pas d’ombre, ni pour les spectateurs, ni pour les concurrents, sur ce site de Deodoro un peu impersonnel, très ouvert, qui donne à celui qui découvre la piste une impression d’immensité.

Ecrémage sévère

Ils sont 38 au départ, dont Ludger Beerbaum, qui vient d’annoncer sa retraite internationale. L’Allemand, 52 ans, est pourtant le cadet de Skelton. Les trois Suisses autorisés à concourir (Janika Sprunger est la victime du règlement qui n’admet que trois représentants maximum par pays) passent à la file, dans l’ordre: Romain Duguet, Martin Fuchs et Steve Guerdat. C’est un peu entrée, plat et dessert.

Duguet s’élance mais fait tomber une première barre. Deux suivront. Le Champenois d’origine, visage fermé, croise Martin Fuchs en sortant de la piste. Aucun regard. Fuchs, 24 ans, monte Clooney, robe poivre et sel comme son célèbre homonyme. Sans problème, pas de faute. Le duo ressort aussi inexpressif qu’il était apparu.

Steve Guerdat, avec ce mélange inimitable de droiture et de souplesse qui caractérise sa posture, n’a pas davantage de difficulté, ou alors à canaliser la fougue de Nino des Buissonnets. Le parcours n’est pas très sélectif. A cause des égalités, ils sont 27 à entrer dans la finale à 20. Cette fois, l’écrémage est plus sévère. Martin Fuchs passe à la trappe mais ils sont encore six à ne pas avoir fait tomber la moindre barre. Le barrage propose huit obstacles et un parcours raccourci et sinueux. L’ordre de passage reste le même. Guerdat suit immédiatement Skelton.

Et la barre tombe

L’Anglais place la barre très haut avec un sans-faute et un temps canon. Un peu inquiet tout de même, il cède la place, tournant la tête sur sa selle pour observer Steve Guerdat. Le Jurassien inspecte la piste. Il peut devenir le premier cavalier à conserver un titre olympique mais son rêve s’écroule sur le premier obstacle. La barre hésite, mais fait finalement le mauvais choix.

Les concurrents passent, les barres tombent, la tension monte. Skelton, resté en selle, attend. Dernier à s’élancer, Eric Lamaze concède 4 points. Nicolas David Skelton est enfin champion olympique en individuel. L’homme n’a plus l’âge de pleurer. Il descend de cheval, retire sa bombe et s’autorise de déboutonner sa veste. En nage, le visage rougeaud, les cheveux gris en bataille, il laisse venir à lui, l’air légèrement incrédule, l’hommage de ses proches, de ses adversaires puis d’un peu tout le monde.

Non loin, Peder Fedricson répond au téléphone. A son air coincé, on imagine que c’est un appel du roi de Suède. La reine d’Angleterre, elle, peut désormais anoblir Nick Skelton. Au moins.