Athlétisme

Sur le 800 m, trois femmes (im)puissantes

Les Mondiaux de Doha ont débuté sans Caster Semenya, Francine Niyonsaba et Margaret Wambui, les trois reines du double tour de piste, interdites de compétition parce que «hyperandrogènes». La première se bat, les deux autres se taisent, mais espèrent revenir bientôt

Francine Niyonsaba a manqué deux rendez-vous cette semaine: les séries du 800 m vendredi aux Championnats du monde d’athlétisme à Doha (Qatar) et l’interview qu’elle devait donner au Temps mercredi. Les deux sont liés: interdite de participer aux Mondiaux, tout comme la Sud-Africaine Caster Semenya et la Kényane Margaret Wambui, toutes en raison de leur hyperandrogénie, la Burundaise de 26 ans ne «se sentait plus prête à parler». De la fédération internationale (IAAF) et de son règlement qui leur impose désormais de réduire leur taux de testostérone pour concourir au niveau international sur les distances du 400 m au mile (1609 m). Si elle l’avait fait, des oreilles auraient pu siffler à la fédération burundaise, très discrète sur le sujet. Alors Francine Niyonsaba préfère se protéger, elle, et «[s]on rêve» d’or olympique.

Son silence révèle une peur, celle de devenir une cible si elle s’expose, et un espoir. La vice-championne olympique des Jeux de Rio (2016) et des Mondiaux de Londres (2017) espère encore voir la règle de l’IAAF retoquée par le Tribunal fédéral (TF). Margaret Wambui, numéro 3 mondiale de la discipline, avait choisi d’être plus offensive en mai, lorsque ce règlement est entré en vigueur. «Je suis très déçue. Je n’ai même plus le goût de m’entraîner parce que je ne sais même plus pourquoi je m’entraîne, déclarait-elle à l’AFP. Pourquoi quand les hommes ont des taux de testostérone susceptibles de les faire gagner on s’en réjouit, mais quand il s’agit de femmes, on leur dit qu’elles doivent les faire baisser et on les retire de la compétition?» Restée sans réponse, la Kényane de 24 ans s’est depuis tempérée et a elle aussi choisi de ne plus parler, posant même un lapin à nos confrères de L’Equipe venus l’interroger chez elle, à Nairobi.

Caster Semenya comme avocate

En même temps, pourquoi s’exposer seule quand on a déjà une avocate de choix, soutenue par tout un pays? Caster Semenya est celle-là, en guerre juridique face à l’IAAF. Le TF doit encore se prononcer sur son appel. En attendant, la championne olympique et championne du monde en titre parade sur Twitter, où elle balance des aphorismes qui en disent long sur la confiance qui l’habite: «Le retour est toujours plus fort que le revers» ou «On n’obtient pas ce que l’on souhaite, seulement ce pour quoi on travaille». En Afrique du Sud, où elle est une idole, «Caster» a commencé à s’entraîner avec un club de football, laissant fantasmer ses fans sur une nouvelle carrière. Mais dans la coulisse, son équipe judiciaire s’active pour qu’elle continue celle de demi-fondeuse.

En face, leur adversaire commun, Sebastian Coe, vient d’être plébiscité pour un nouveau mandat. Le président de l’IAAF ne veut rien lâcher sur le dossier des hyperandrogènes. «Nous avons la responsabilité de protéger les athlètes femmes, expliquait-il à CNN la semaine passée. Peut-être que dans trente ou quarante ans la société verra les choses différemment, je ne sais pas. Mais en l’état actuel des choses, ma responsabilité est de protéger ces deux genres (homme et femme), et c’est ce que nous avons fait.» Pour participer à ces Mondiaux, Caster Semenya, Francine Niyonsaba et Margaret Wambui auraient pu se soumettre à un traitement hormonal afin de faire baisser leur taux de testostérone. Les trois ont catégoriquement refusé, préférant préserver ce que la nature leur a donné, et perdre leurs illusions.

Trois contre tous

Lundi soir lors de la finale du 800 m, leur ombre planera sur une discipline qu’elles dominaient «trop» selon certaines. «Je sais que les gens parlent dans mon dos, mais cela ne m’arrêtera pas», disait Francine Niyonsaba en mai à la Deutsche Welle. En effet, le retrait forcé de ces trois femmes aux muscles saillants a été bien accueilli par la plupart de leurs concurrentes. «Si Semenya est encore là avec tous les autres athlètes hyperandrogènes, je n’ai presque aucune chance de médaille mondiale dans ma carrière, ou peut-être une chance de troisième place», disait la Française Rénelle Lamote, vice-championne d’Europe du 800 m. Brenda Martinez ou Lynsey Sharp ont aussi visé les hyperandrogènes pour leurs performances. En 2017, la revue médicale British Journal of Sports Medicine expliquait dans une étude commandée par l’IAAF que les femmes aux plus hauts taux de testostérone ont de meilleures performances dans certaines disciplines: le lancer de marteau (4,53%), la perche (2,94%), le 400 m haies (2,78%), le 400 m (2,78) et le 800 m (1,78%).

Un avantage certes, mais la loterie génétique n’explique pas tout. La capacité de travail, l’environnement d’apprentissage, la résistance à la douleur sont autant d’autres critères qui façonnent une championne. Sauf que ces critères sont plus difficilement mesurables. «Le sport de compétition est l’un des objets les plus propices à l’analyse critique de la dualité des sexes et de la façon dont celle-ci est mise à mal face à la réalité diversifiée des corps», souligne la sociologue Michal Raz. Mais l’IAAF ne veut pas de ces zones grises: selon ses critères, les corps de Caster Semenya, Francine Niyonsaba et Margaret Wambui ne sont pas des corps de femmes.

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