Jeu de tête

Comme Ada Hegerberg, les absents ont toujours tort

La Coupe du monde se déroule sans la meilleure joueuse actuelle, en lutte avec la Fédération norvégienne pour plus d’égalité. Une cause noble mais une initiative individualiste, estime l’ancien footballeur et psychologue Lucio Bizzini dans sa chronique au «Temps»

Ancien capitaine de l'équipe de Suisse de football, docteur en psychologie et psychothérapeute, Lucio Bizzini a créé le premier syndicat suisse des joueurs de football, introduit en équipe nationale l'approche psychologique des matchs, et co-fondé l’Association suisse de psychothérapie cognitive. Il intervient régulièrement dans «Le Temps» sur le sport

Le premier Ballon d’or de l’histoire du football féminin, la Norvégienne Ada Hegerberg, a refusé de jouer pour son pays à la Coupe du monde qui se dispute actuellement en France. Décision surprenante pour certains, logique pour d’autres, courageuse pour les uns, injustifiable pour les autres encore.

L’affaire Hegerberg remonte à juillet 2017 après l’élimination prématurée de la Norvège à l’Euro. La joueuse, alors âgée de 22 ans et déjà star incontestée de son équipe, annonce qu’elle renonce désormais à l’équipe de Norvège. Elle motive son retrait en exigeant de la part de la Fédération norvégienne (NFF) des améliorations dans plusieurs domaines. Depuis, la Norvège s’est qualifiée sans elle et la fédération a procédé à quelques changements allant dans le sens des améliorations qu’elle exigeait: égalité des primes entre joueurs et joueuses, nomination d’une directrice sportive (l’ancienne joueuse Lise Klaveness) et développement d’un centre de formation pour les femmes désirant devenir entraîneur.

«Cohérente avec moi-même et avec mes valeurs»

Malgré ces changements, la star norvégienne n’a pas changé d’avis. Comme dans toutes les situations conflictuelles, les avis divergent quant à la justesse de la décision de la joueuse de l’Olympique Lyonnais. Pour certains, c’est un geste très courageux et susceptible d’apporter un nouveau regard sur le foot féminin; pour d’autres, cela demeure une décision regrettable diminuant les chances de son équipe nationale d’aller loin dans la compétition.

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Voici ce qu’a déclaré récemment Ada Hegerberg au site Goal.com pour justifier son retrait: «Je représente mon pays quand même. C’est ça que les gens oublient. Je suis Norvégienne, je suis très fière d’être Norvégienne. Je ne représente pas ma fédération, mais je représente mon pays. C’est dur de prendre une telle décision, mais c’est encore plus dur de ne pas être cohérente avec moi-même et avec mes valeurs. Ce n’est pas une décision que vous prenez quand vous avez de l’ego, mais quand vous ne pouvez plus faire autrement vis-à-vis de votre conscience. J’ai choisi mon chemin. J’assume.»

Ces propos sont exemplaires pour comprendre sa décision. La joueuse s’exprime surtout en tant que personne qui veut être «cohérente avec soi-même et avec ses valeurs». Décision cohérente et au combien respectable au niveau individuel certes. Mais décision plus discutable dans un sport d’équipe.

Le collectif avant tout

J’étais capitaine de l’équipe de Suisse de football en 1978 lors des qualifications pour le Mundial dans l’Argentine du général Videla, et la question de la participation ou non s’est posée chez nous comme dans plusieurs pays. Nous étions dans un groupe «jouable» avec la Suède et la Norvège et avions discuté entre nous s’il fallait être présents en Argentine ou pas. Nous avions décidé d’y aller car «les absents ont toujours tort». On se souvient que tout le monde ou presque avait été présent, sauf Johan Cruyff, qui avait renoncé après avoir subi une agression à son domicile à Barcelone, justifiant le geste surtout par le fait de se sentir las et en fin de carrière pour son équipe nationale…

La Suisse ne s’était pas qualifiée pour le Mundial (c’est la Suède qui y était allée) mais la présence pour faire avancer une cause, dans un contexte de représentation d’un pays, est probablement le meilleur choix, en tout cas au niveau des joueurs. Si boycott il doit y avoir, c’est aux politiciens de l’assumer.

La présence d’Ada Hegerberg en France aurait signifié très symboliquement que le collectif prime, en dehors comme sur le terrain, et que, tout en respectant les individualités, c’est l’union qui fait la force d’un groupe sportif. C’est pour cette raison que je pense que le renoncement de la meilleure joueuse norvégienne n’est pas un geste fort pour faire avancer la cause du football féminin, mais la décision d’une athlète en désaccord profond avec ses dirigeants, et visiblement pas à l’aise avec les valeurs d’un sport collectif.

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