Cette fois, tous les acteurs – directs et indirects – plongent dans le bain judiciaire où trempe l'affaire Olympic Spirit (Esprit olympique). D'abord, il y a eu, le 4 juin, la plainte pénale déposée par le promoteur de ces fameux parcs d'attractions olympiques, l'Allemand Markus Jerger et sa société ISDO (International Spirit Development Organisation SA), basée à Genève, contre son partenaire Investraders, firme également sise à Genève et chargée de la levée de fonds (à concurrence de 40 millions de dollars) puis de la mise en Bourse d'ISDO en relation avec le parc Olympic Spirit de Toronto. Plainte basée sur le fait qu'Investraders aurait omis de remettre un avis de droit certifiant la conformité du montage financier pour lever les fonds avec les exigences du CIO, instance mandante qui avait confié la licence d'Olympic Spirit à ISDO (lire Le Temps des 18 juin et 1er juillet).

Ensuite – nouveau développement –, le 7 juillet, Investraders déposait à son tour plainte pénale contre Markus Jerger et ISDO auprès du procureur général de Genève, Daniel Zappelli, au motif d'escroquerie, de tentative d'escroquerie, d'appropriation illégitime et d'abus de confiance.

Dernier acte, voici quelques jours, le CIO entrait dans la danse par le biais d'une nouvelle plainte pénale, non dirigée nommément, mais qui «gravite autour de faits concernant des propos tenus par les acteurs de cette affaire», explique Me Jean-Christophe Diserens, avocat de l'institution olympienne dont le siège est à Lausanne. Cette plainte-ci a été remise en main du juge d'instruction cantonal vaudois, Jacques Antenen. Elle est instruite par son substitut Nicolas Cruchet.

Imbroglio? Le mot est faible. Pour bien comprendre ce qui se passe, il faut remonter à 1994, année où Markus Jerger obtient une licence du CIO afin de réaliser une idée qui séduit le président de l'époque, Juan Antonio Samaranch: elle consiste à édifier un premier parc Olympic Spirit à Munich (théâtres, musées, magasins, restaurants, attractions sportives virtuelles). Le complexe ouvre ses portes en 1999 et perd, en un an, quelque 12 millions de DM (10 millions de francs suisses) pour finalement tomber en faillite.

Au printemps 2001 (avant l'élection de Jacques Rogge à la présidence), le CIO réitère sa licence à Markus Jerger, dans le but de renouveler l'expérience Olympic Spirit à Toronto (budget: 32 millions de dollars). Jerger se met en quête d'une société financière pour l'épauler dans cette entreprise en trouvant des investisseurs à hauteur de 40 millions de dollars. Investraders décroche la timbale. Mais, selon elle, Jerger lui «vend» le projet comme comportant cinq parcs olympiques à bâtir sur dix ans, d'où une possible levée de fonds globale de 200 millions de dollars.

Jerger a démenti avec vigueur. Le 3 mars 2003, un fax signé Michael Payne, directeur du marketing au CIO, adressé à Markus Jerger et Olympic Spirit Group ISDO, répète la position formelle de l'instance faîtière: «[…] Le CIO n'a donné son approbation que pour le site de Toronto […] Tant que le projet de Toronto n'a pas fait ses preuves, le CIO n'autorisera aucun projet supplémentaire […] Tant que Toronto n'aura pas pleinement rempli ses promesses financières, le CIO continuera de considérer ce projet comme un test, à l'image de Munich […] Je tiens à lever tout malentendu en ce qui concerne l'attitude du CIO […]»

Fait troublant, le mémorandum privé de placements établi par Investraders au 1er février 2003, et signé à chaque page par Markus Jerger, stipule: «ISDO a entamé ou conclu des arrangements pour le développement de sites au Canada, au Japon, en Grèce, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis […]. L'ouverture de sites est planifiée en 2004 et 2005 dans les lieux suivants: Toronto, Royaume-Uni, Athènes, Salt Lake City.» D'où la mise au point de Michael Payne.

A cela s'ajoute un autre fait marquant, qui va finir par mettre le feu aux poudres côté CIO. En date du 13 mai, Markus Jerger et Mark Dzenick (son bras droit à ISDO) envoient un courrier recommandé avec accusé de réception à Marc Deschenaux, PDG d'Investraders SA. Il y est notamment écrit: «[…] Par un courrier du 15 janvier 2003, vous vous êtes engagé à mettre à notre disposition un montant de USD 2 millions, devant nous permettre d'indemniser des actionnaires ISDO, dans le but de faciliter et de préparer la réalisation de la transaction envisagée […] Contrairement à vos engagements, et à l'exception d'un versement total de USD 200 000.–, aucun des engagements n'a été respecté […]»

Pourquoi une telle indemnisation et qui sont ces actionnaires, abrités derrière des sociétés offshore nommées Pan Investment Limited, Adriatic Investment, Magia Trust, Central Limited? Nul ne le sait. Toujours est-il que, selon Investraders, Jerger aurait cité trois hauts dignitaires du CIO lors de réunions de travail et devant témoins. Le 13 juin à Lausanne, au siège du CIO, les représentants d'Investraders informent des dirigeants olympiens de ces allégations.

Immédiatement après, on apprend que trois responsables du CIO, anciens et actuels, portent l'affaire chez le cabinet d'avocats qui défend le CIO, ainsi qu'en atteste une lettre du 19 juin, expédiée en courrier LSI et fax par Me Jean-Christophe Diserens à Marc Deschenaux: «[…] Vous avez indiqué que M. Markus Jerger vous aurait demandé de lui transmettre des fonds destinés principalement à verser des commissions à mes clients, pour qu'ils soutiennent l'approbation par le CIO du prospectus établi par votre société dans le cadre de la levée de fonds pour ISDO SA. Vous comprendrez qu'il n'est pas question pour mes clients de laisser de tels propos sans suites […].»

La suite, justement, on la connaît. «Le CIO n'est pas impliqué dans la bagarre entre ces deux sociétés genevoises, mais elles donnent l'impression de vouloir le prendre en otage. C'est pourquoi nous avons décidé de déposer une plainte non nominative», précise Me Diserens, joint hier par téléphone. «Le juge d'instruction se chargera de faire la lumière sur ces faits rapportés et contredits. Nous n'entendons pas être piégés, d'autant que le CIO a le sentiment d'être l'objet de manœuvres proches de la contrainte. On ne peut pas laisser courir la rumeur, ni l'utilisation qui pourrait en être faite.»