Les jambes d'Andre Agassi l'ont porté aussi loin que la réalité, funeste réalité, le permettait. Les pas étaient saccadés mais, peu à peu, ils ont molli, comme si la réalité, pour une fois, pouvait bien attendre. Et l'affaire a traîné. Perclus de déférence, Rafael Nadal a accompli sa besogne sur le tard, l'ardeur en sourdine (7-6 6-2 6-4). Accolade, ovation. Adieux à la foule, au temple, au passé. Agassi a tiré sa dernière révérence à Wimbledon avec une grande noblesse d'âme, sans lambiner, mais presque, sans pleurer, mais de peu.

Salle de presse archicomble, émue et pieuse. «J'ai décidé d'arrêter il y a quelques semaines, mais je voyais une certaine justice à l'annoncer en Angleterre, là où tout a commencé.» Là où, sale gosse, il s'était promis de ne jamais mettre les pieds, et où, bon gré mal gré, il avait remporté son premier titre du Grand Chelem à 22 ans. Là où, anar, il avait débarqué en bellâtre, la crinière peroxydée, sans jugeote ni autre prétention que la sienne, et d'où il repart dans une infinie sagesse, bon père, bon mari, bon prince, auréolé d'une tonsure de bonze tibétain. «Je vous remercie de m'avoir encouragé, dans ma vie et dans mes rêves. Grâce à ça, je suis devenu la personne que je suis et que je resterai jusqu'à ma mort. Je passerai chaque jour, chaque nuit, à essayer de vous montrer ma gratitude pour toutes ces années. J'espère que vous serez toujours fiers de moi.»

«Il est devenu une légende», salue Rafael Nadal, et l'histoire prendra fin à l'US Open. «J'ai encore assez d'énergie pour pousser jusque-là. Je ne saurais l'expliquer, mais j'ai besoin de partir avec le sentiment que je suis bien, physiquement et mentalement.» Dix-neuf ans de paquetage. L'impudence, la victoire, la grande vie. L'outrance, le malheur, le retour. La vie.

Andre Agassi s'est installé en paradigme à l'heure de la mondialisation du tennis et de la diversification des genres, en devenant le premier joueur à frapper la balle très tôt après le rebond. Il fut la seule contrariété de Pete Sampras (20 victoires à 14 en faveur de ce dernier) durant treize années d'une rivalité éternelle, dans la lignée des Borg-McEnroe, Becker-Edberg, Federer-Nadal...

«Le jour où j'ai gagné Roland-Garros, j'ai su que je n'aurai jamais plus de regret pour le reste de ma carrière. Mon sentiment sur le court, depuis, n'est plus du tout le même.» Aucun regret samedi non plus, où son regard a cherché quelque réconfort dans les mouvements de tête de Steffi Graf. Lui, dans l'arène, agacé par les jambes véloces de Nadal. Elle, dans la loge royale, agacée par Billie-Jean King qui lui tenait la jambe. Et puis cette fin bizarre, un service de Nadal que beaucoup avaient vu «out», un instant d'hésitation, un long silence; une fin suspendue dans le temps...

Aux quatre coins du temple, des cabines de télévisions à la tribune officielle, ils étaient tous là. Nick Bollettieri, le premier mentor, la peau tannée par le soleil, chroniqueur à l'Independent. Brad Gilbert, le coach des grands succès, la toison poivre et sel, consultant pour ESPN. Steffi Graf, le front plissé, invitée d'honneur. Sous leur halo de gloire, les durs à cuire prenaient la mesure de la réalité et, derrière leurs lunettes de soleil, semblaient déjà porter le deuil d'une grande épopée.