Ce jour-là, comme tous les autres, l'agent de footballeurs John Dario est pressé. Il arrive à son bureau au centre de Lausanne désolé du retard, fait le point avec sa secrétaire et son unique collaborateur, André Boschetti, un ancien journaliste, puis s'installe en s'excusant à nouveau: «Je vais sans doute recevoir des téléphones et devoir en passer. On est en pleine saison des transferts.» Le cas, effectivement, ne manque pas de se présenter: tel joueur est intransférable dans tel club parce qu'il devra effectuer son école de recrues. Tel autre ne pourra pas jouer le soir même en championnat suisse parce que son ancienne équipe a fait recours contre son transfert. Tel autre encore n'a pas reçu de nouvelles du club étranger qui avait fait part de son intérêt…

Son activité? Dénicher des talents. Mettre en contact des joueurs et des clubs. A 35 ans, après une carrière de joueur à Lausanne, Saint-Gall et Young Boys terminée prématurément en raison d'une arthrose, John Dario est l'un des trois principaux managers de Suisse avec le Zurichois Max Urscheler et le Valaisan Nicolas Geiger. Aujourd'hui, il s'occupe des intérêts d'une quarantaine de joueurs et d'entraîneurs en Europe, dont il ne veut pas donner la liste, mais dont les noms sont connus: Fabio Celestini (Lausanne), Murat Yakin (Fenerbahce), Shabani Nonda (Rennes)… «Je compare souvent mon activité à ce que fait une agence de placement de personnel. Je suis un intermédiaire.»

Alors, forcément, en cette période de transferts, ses oreilles sifflent. Pierre-André Schürmann, l'entraîneur du Lausanne-Sports, accuse les agents de déstabiliser ses joueurs. Pierre Willemin, le président de Delémont, leur reproche d'avoir créé «une jungle où tous les coups sont permis et où seul le fric compte». Les plus attentifs ont aussi gardé en mémoire les grands scandales des années passées: sept intermédiaires mis en cause dans l'affaire de l'Olympique de Marseille, deux dans le procès des comptes de Bordeaux, un véritable réseau de traite de footballeurs africains découvert en Belgique. «Il ne faut pas se le cacher: ce milieu est un véritable panier de crabes. Mais, si les agents existent, c'est avant tout la faute des dirigeants, se défend Dario. A force de profiter de certains joueurs, ceux-ci se sont trouvé des conseillers. Aujourd'hui, les agents sont un mal nécessaire. D'ailleurs, les présidents et entraîneurs sont bien contents quand on leur trouve un bon joueur.»

Un nombre toujours plus grand

A l'époque où John Dario jouait, un seul agent exerçait en Suisse: Bruno Huber. «Comme beaucoup d'autres joueurs, je me débrouillais seul. J'ai fait des erreurs de jugement, de mauvais transferts. C'est ce qui m'a poussé à me lancer dans le métier, en 1993.» Depuis, le nombre d'agents a explosé, en même temps que les sommes investies dans le football en Europe: des «conseillers», des «imprésarios», «parmi lesquels beaucoup d'opportunistes et de personnes ignorant tout du football», déplore Dario. Des managers sans scrupule, aussi, qui n'hésitent pas à enfreindre les règlements de la Fédération internationale de football (FIFA) faisant des clubs les seuls propriétaires des joueurs en achetant des joueurs dans des pays en développement, puis en les revendant cinq fois plus cher en Europe.

Pour mettre de l'ordre dans cette anarchie, la FIFA a bien instauré en 1995 une licence d'agent de joueurs, que n'importe qui peut obtenir moyennant… la bagatelle de 200 000 francs de garantie bancaire et le passage d'un examen basé sur des questions administratives et juridiques. Mais cette licence, officiellement obligatoire, n'empêche pas dans les faits certains clubs et joueurs de faire appel à des agents non licenciés. Du coup, le flou demeure. D'autant que le règlement de la FIFA autorise également les parents proches et les avocats à représenter les intérêts d'un joueur. En Suisse, où quasiment tous les joueurs ont un agent, ils sont aujourd'hui une vingtaine de managers licenciés FIFA et plus d'une trentaine non licenciés. La concurrence est acharnée, pas toujours très loyale, et la discrétion érigée en règle d'or.

Licencié FIFA, John Dario n'échappe pas à cette règle de la discrétion. Pas de noms. Pas de chiffres. Le point de départ de son activité est clair: soit un club le mandate pour trouver un type de joueur précis, soit un joueur lui demande de lui trouver un club. Il lui arrive aussi de mettre en relation un club et un joueur sans «commande», grâce au réseau de correspondants – agents, journalistes, entraîneurs – qu'il a mis en place en Europe. «Si, par exemple, j'apprends que Barcelone cherche un milieu de terrain et qu'un de mes correspondants me dit qu'il a déniché une perle rare, je peux le proposer au club. Dans ce cas-là, si l'affaire marche, la commission est généralement partagée de façon équitable entre l'agent du joueur, celui du club et celui qui les a mis en relation.»

De 5 à 10% sur les transferts

Combien touche-t-il? «A mes débuts, je prenais 7% sur les gains annuels de mes joueurs. Aujourd'hui, je ne prends qu'un pourcentage sur les transferts payés par les clubs (n.d.l.r.: généralement entre 5 et 10%). Certains agents prennent une commission au club et au joueur sans rien dire à l'autre. Moi, je joue carte sur table. Je communique au joueur la commission que j'ai touchée et, s'il estime qu'elle est insuffisante, libre à lui de m'offrir un cadeau.» Il faut savoir qu'en Suisse, la grande majorité des joueurs de ligue A touchent entre 30 000 et 400 000 francs par année, et que le prix des transferts plafonne à 800 000 francs, à quelques exceptions près (ceux de Thurre de Lausanne à Servette cette année et de N'Kufo de ce même Lausanne à Grasshoppers l'an dernier, notamment). La plus belle affaire de John Dario reste le transfert du Burundais Shabani Nonda de Zurich à Rennes, estimé par le magazine Cash à 12 millions de francs.

«Le but n'est pas de transférer un joueur le plus souvent possible pour toucher un maximum d'argent, jure Dario. Je cherche le club qui conviendra le mieux au joueur, en respectant un plan de carrière et une progression graduelle; c'est une question de confiance et de crédibilité. Le problème, en Suisse, c'est que les dirigeants restent très méfiants. A l'étranger, les clubs ont davantage de respect pour les agents.» Ça tombe bien: les clubs italiens et espagnols reprennent l'entraînement cette semaine. Et les affaires n'attendent pas dans le football.