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Catalina Soto (Chili) en rouge, vélo noir et jaune numéro 16 aux Mondiaux juniors de cyclisme sur piste à Aigle, 15 août 2018.
© Olivier Maire pour Le Temps ©

Reportage

A Aigle, la fabrique à champions exotiques

Le Centre mondial du cyclisme accueille toute l’année entre 40 et 50 talents issus de pays qui, pour la plupart, ne peuvent leur offrir des conditions de développement optimales. Une dizaine d’entre eux participent jusqu’à dimanche aux Championnats du monde juniors sur piste

Le bois du vélodrome craquette au passage des équipes de quatre coureurs qui, les unes après les autres, tentent de se qualifier pour la finale de la poursuite des Championnats du monde sur piste juniors. Dans les coursives du Centre mondial du cyclisme d’Aigle, des athlètes s’échauffent, d’autres s’étirent. La plupart un casque sur le crâne et du son dans les oreilles. Dans leur bulle, tout à leur performance.

Kluivert Mitchel, lui, promène sa silhouette filiforme sans le moindre stress. Il n’entrera en lice que le lendemain. Lundi, il prendra l’avion pour rentrer à Sainte-Lucie, petite île anglophone des Caraïbes située juste au sud de la Martinique, mais d’ici là, le jeune homme de 18 ans entend bien montrer de quoi il est capable. Il n’a jamais travaillé aussi dur que ces dernières semaines. Depuis le début du mois de juin, il compte parmi les talents du monde entier invités par l’Union cycliste internationale (UCI) à un stage intensif au pied des Alpes.

Lire aussi notre récente interview de David Lappartient, président de l’UCI: «Aujourd’hui, un cycliste peut gagner un grand tour en carburant à l’eau»

Depuis son inauguration en 2002, le Centre mondial du cyclisme sert à la fois de siège à la fédération internationale, de pôle d’entraînement à de nombreux athlètes suisses comme étrangers et de centre de performance aux jeunes les plus prometteurs de pays qui ne peuvent leur offrir des conditions optimales pour progresser. «Nous faisons venir des coureurs du monde entier, mais surtout de nations cyclistes en voie de développement, explique Frédéric Magné, directeur de la structure, dans son bureau donnant sur les montagnes. En France, en Italie ou en Espagne, la relève dispose de toutes les ressources nécessaires pour éclore. Nous tâchons d’aider des coureurs venus d’Afrique, d’Asie, d’Amérique centrale et du Sud.»

Perspectives élevées

En une quinzaine d’années, le Centre mondial du cyclisme a ainsi accueilli quelque 1500 jeunes de 17 à 24 ans provenant de 140 pays. Ils sont en permanence entre 40 et 50 à Aigle, toutes disciplines confondues (route, piste, BMX, VTT), et restent entre un mois et deux ans. L’expérience semble payer: les anciens stagiaires cumulent plus de 50 titres mondiaux, assure Frédéric Magné.

C’est qu’on n’entre pas dans la maison mère de l’UCI comme dans un moulin. «Nous sommes dans une optique de préparation au plus haut niveau, reprend le responsable de 49 ans, qui fut sept fois champion du monde sur piste. Pour être retenus, les coureurs sur route doivent avoir le potentiel pour intégrer une équipe professionnelle World Tour ou continentale. Dans les autres disciplines, nous choisissons des athlètes qui peuvent viser les Jeux olympiques ou les Mondiaux.»

Kluivert Mitchel se sent tout à fait concerné. Parmi les Sud-Coréens trapus aux cuisses énormes et les minuscules Sud-Américains, ses 196 centimètres détonnent. Son prénom le destinait aux terrains de football. Sa taille aux parquets de basket-ball. Mais à Sainte-Lucie, le flegmatique géant n’a jamais vraiment rêvé ni de Ligue des champions, ni de NBA. «J’ai essayé le basket, bien sûr, lance-t-il de sa voix traînante. Mais tu sais, avec ces ballons, tu n’arrêtes pas de te tordre les doigts. Naaah, c’était pas pour moi.»

Le Tour? «Probablement un jour»

Son truc, ça a toujours été le vélo. Il a commencé par le BMX et le VTT avant, un beau jour, de se dire qu’il s’essaierait bien au cyclisme sur route. Comme ça. Tout seul. Certainement pas poussé par ses parents, étrangers à ce sport, encore moins inspiré par des héros locaux qui n’existent pas. «A vrai dire, ma mère était même opposée à ce que je fasse du vélo, car elle s’inquiétait pour moi, glisse-t-il en réprimant un sourire. Et à Sainte-Lucie, nous devons être 20 à faire de la compétition… S’il y a un jour eu un grand coureur chez nous, on ne m’en a jamais parlé.»

Alors Kluivert Mitchel se dit que ça pourrait être lui. Sur la piste ou sur la route, qui garde sa préférence. Comme ses idoles Peter Sagan et Tom Dumoulin, il se voit bien briller sur le Tour de France. «J’y participerai probablement un jour», prédit-il distraitement en consultant son portable.

A quelques minutes de son entrée en piste pour sa première compétition mondiale dans la catégorie juniors, la Chilienne Catalina Soto sent, elle, la nervosité monter, mais elle trompe la pression en racontant ses rêves. «Tout le monde me dit que je roule fort. Mon but, c’est de devenir la première cycliste de mon pays championne du monde, ou olympique…» Elle a aussi été repérée, puis invitée à Aigle. Elle est là depuis un mois et restera jusqu’en octobre.

Premiers tours de vélodrome en bois

«C’est une expérience fantastique, s’enthousiasme dans un anglais parfait la jeune fille, établie depuis quelques années en Australie. Avec l’expertise des entraîneurs réunis ici, j’apprends à connaître mes limites de puissance, mon corps, etc. Il y a des exigences de performance, mais c’est avant tout du plaisir car, pour faire ce pour quoi nous sommes doués, les conditions sont optimales.»

Pour beaucoup, elles ne le sont pas autant à domicile. Parmi tous les participants aux Championnats du monde sur piste juniors, qui se déroulent jusqu’à dimanche, ils sont plus d’une dizaine venus de huit pays loin d’être des grandes nations du cyclisme (Thaïlande, Malaisie, Brésil, Trinité-et-Tobago, Sainte-Lucie, Chili, Afrique du Sud, Algérie) à habiter sur sol vaudois pour quelques mois. Avant de débarquer à Aigle, Kluivert Mitchel n’avait jamais roulé sur un vélodrome en bois, et il n’est pas le seul.

«En Afrique du Sud, nous n’avons pas une vraie culture du cyclisme sur piste, témoigne Ricardo Broxham en recoiffant la mèche qui lui tombe sur les yeux. Je viens d’un club qui cherche à la développer, mais nous n’avons pas de vélodrome en bois non plus, et ce que je viens chercher ici, ce sont les conditions d’entraînement exceptionnelles.»

Ancien pensionnat pour jeunes filles

Il y a quelques jours, le jeune homme a soufflé ses 18 bougies sur sol vaudois, mais il n’a pas laissé la fête l’emporter sur la compétition. «Je suis là pour travailler, profiter des montagnes et de l’air frais. Entre stagiaires, l’ambiance est cool, mais nous ne passons pas tant de temps ensemble que ça. Chacun est focalisé sur ses objectifs.»

Tous cohabitent avec les athlètes des autres spécialités à la propriété Mon Séjour, un ancien pensionnat de jeunes filles de 90 lits reconverti en pépinière de talents. «C’est un chouette endroit où on passe du bon temps ensemble, mais où il y a beaucoup de respect pour la vie privée des uns et des autres», raconte Catalina Soto. «On trouve parfois le temps de faire un jeu de société», valide Kluivert Mitchel.

«Le brassage culturel est exceptionnel par la diversité des origines des stagiaires, se réjouit Frédéric Magné. Notre travail est très valorisant, car on entraîne, on développe, mais on éduque aussi.» De la prévention contre le dopage aux exigences du haut niveau en passant par les spécificités de la route en Suisse, tous les thèmes y passent. Mais parfois, le choc culturel conduit tout de même à des situations incongrues, comme lorsque quelques stagiaires sont arrêtés alors qu’ils s’apprêtent à s’élancer sur l’autoroute. Ils n’avaient pas l’expérience de voies de circulation interdites aux cyclistes…

Tous les jeunes stagiaires rencontrés assurent qu’ils ne seront plus les mêmes athlètes après leur passage à Aigle, tant ils en ont découvert sur eux-mêmes, sur les méthodes d’entraînement et sur bien d’autres choses. «Par exemple, les œufs brouillés, pouffe Catalina Soto. Les miens sont toujours secs. Comment faites-vous en Suisse pour qu’ils restent aussi moelleux?»

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