Pour quelques instants, ils sont le centre du monde. Debout au milieu de la chaussée, à l'entrée de l'Alpe- d'Huez, Christophe et Damien exhibent leurs bonbonnes de peinture avec fierté. Derrière les barrières de sécurité, des gens les observent, s'arrêtent dans leur «quête à la bonne place, le long du parcours mythique.» Ils sont venus tôt pour s'intercaler entre les Hollandais, maîtres des lieux depuis des lustres.

Lettre après lettre, ils décryptent l'inscription rose fluo que trace le duo. «Fabrice, c'est mon ami, explique Christophe en parlant de Gougot de chez Casino. Et Richard vient de chez nous, près de Toulon. Nous sommes avec eux.» Lunettes de soleil sur le nez, la démarche encore un peu vacillante, les deux jeunes se font allumer par leurs six amis avachis sur le talus. «Cela fait plusieurs années que nous venons ici. Toujours la veille de l'étape, car la nuit qui précède est aussi importante que de suivre la compétition.» La recette est toujours la même: belle étoile et bouteilles de pastis. Une devise qu'ils compléteront des accessoires «olives» et «eau» au moment de signer leur présence en bleu sur la route. Certes la course est importante, mais le besoin de s'affirmer l'est tout autant.

S'ils soutiennent Richard Virenque, c'est pour ça, pour l'ambiance unique de l'Alpe que le coureur leur a fait découvrir. Depuis 1994, le Varois leur a donné un prétexte pour s'évader en bande à plus de 350 kilomètres de leurs domiciles, loin des contraintes et des habitudes. «Ce que nous vivons ici, nous ne pouvons le vivre nulle part ailleurs», continue Christophe en s'allumant une cigarette. Soupir anisé. «La nuit a été difficile», lance-t-il avec un sourire entendu. Et puis, Richard Virenque, c'est aussi le petit, la victime sur laquelle les forts s'acharnent. Mais il ne craque pas. Il résiste envers et contre tout. «C'est bien vrai. Et il faut le répéter!», confirme une passante, la quarantaine, qui mêle sa passion pour le maillot à pois à la conversation. «Nous allons le dire, Madame. Mieux même, nous allons l'écrire», la rassure Damien.

Pour leur ode à la gloire du héros qui défie l'autorité, ils choisissent de s'attaquer à Jean-Marie Leblanc, le dictateur, celui qui ne voulait pas de Richard au Tour de France. «C'est un c… Il n'y connaît rien au vélo.» Plus loin, un homme, casquette rouge à pois sur la tête, se restaure en laissant traîner une oreille sur la route. Il acquiesce: «Je le lui ai déjà crié l'année dernière, lorsque Leblanc est passé devant moi. Cette fois, il faut l'écrire.»

Confortés par ces encouragements, Christophe et Damien se lancent. Les bonbonnes sont presque vides, l'inscription sera bariolée. Mais ce n'est pas grave, elle est destinée à Jean-Marie Leblanc. Au moment d'immortaliser leur calicot, un relent de bienséance les arrête: «Est-ce qu'on a vraiment le droit d'écrire cela?» Concertation. Finalement, ils tombent d'accord sur le qualificatif. Ce sera un «hypochrite» (sic) du plus bel effet. Remontés, ils assurent qu'ils ne se limiteront pas à ces quelques traits de peinture. «Nos collègues préparent une banderole. Et puis, on n'aura pas peur de lui dire ce qu'on pense de lui, au directeur, lorsqu'il passera cet après-midi», promet Christophe. Le pastis donne du courage!

Mais sur le coup des 17 heures, l'entrain n'est plus tout à fait le même. Le public est plus nombreux, les coureurs approchent. Jean-Marie Leblanc n'est plus qu'un vague mauvais souvenir. Seule la présence de Richard Virenque dans le groupe de tête compte encore. Comble de jouissance, il tente de s'échapper sous leurs yeux. Sans succès, mais peu importe. Le prétexte est toujours vivant, qui plus est dans le maillot qui a fait sa popularité. C'est tout ce qu'ils lui demandent. En échange, ils continueront de le soutenir contre toute raison.