Ainsi parlait (de football) Galeano

Disparition L’Uruguayen a donné ses lettres de noblesse au sport-roi

Albert Camus dans les buts, Alessandro Baricco et Vladimir Nabokov en défense, Peter Handke, Georges Haldas ou Milan Kundera en passeurs, Pier-Paolo Pasolini ailier (gauche, forcément). Les écrivains qui ont osé ou su parler de football sont rares, à peine de quoi composer un onze.

L’Uruguayen Eduardo Galeano, décédé lundi à Montevideo d’un cancer du poumon à l’âge de 74 ans, était un titulaire de cette sélection internationale. Du football, «une religion qui n’a pas d’athées», il a jeté quelques-uns des plus beaux aphorismes. Sur l’arbitre, «la seule unanimité du football, tout le monde le hait»; sur Maradona, «un Dieu sale»; sur le maillot, «cette seconde peau qui nous fait souffrir plus qu’elle nous fait jouir»; sur le match, «une grande messe païenne».

Le plus célèbre concerne la passion. «Dans sa vie, un homme peut changer de femme, de parti politique ou de religion mais il ne peut pas changer d’équipe de football.» Il faudrait presque mettre un P majuscule, comme dans la Bible, tant il y a de souffrance, de plaisir et de masochisme mêlés. Ardent supporter de l’équipe du National de Montevideo, il s’était peu à peu affranchi du fanatisme obtus pour devenir «un mendiant de bon football», implorant, «chapeau dans les mains»: «Une belle action, pour l’amour de Dieu!» Cela ne l’empêcha pas de voir dans la main volontaire de Luis Suarez lors de Ghana-Uruguay en 2010 «un geste de folie patriotique».

Naître en criant: «Gooool»

Critique de l’évolution du football, «un triste voyage du plaisir au devoir» (del placer al deber), de ce «jeu converti en spectacle, avec peu de protagonistes et beaucoup de spectateurs», il restait émerveillé par les dribbles de Messi, «dont le secret réside dans le fait qu’il ne porte pas la balle devant lui comme Maradona mais en lui, à l’intérieur de lui». «Il n’y a pas d’autre explication possible», ajoutait-il, dans la veine du style real maravilloso sud-américain.

Admirateur d’Obdulio Varela, «El Negro Jefe», capitaine de l’équipe d’Uruguay championne du monde 1950 au Brésil, Eduardo Galeano se rêvait footballeur. «Tous les Uruguayens naissent en criant Gol!», écrit-il dans les premières pages d’El futbol a sol y sombra («Le football de soleil et d’ombre»), l’essai qui l’imposa en chantre du football. C’était en 1995 lorsque, après s’être senti toute sa vie «défié par le sujet», il osa enfin «faire avec les mains» ce qu’il n’a «jamais été capable de faire avec les pieds»: «demander aux mots ce que la balle, si désirée, (lui) avait refusé».

Apprenant la mort de Galeano, Diego Maradona dit ceci: «Merci pour m’avoir appris à lire le football.» Pas sûr que les joueurs de PSG-Barcelone ce soir aient une pensée pour lui. Mais peut-être le supporter, avant le match, «en pèlerinage vers ce lieu où il peut voir ses anges en chair et en os, se battant en duel avec les démons du jour»; ou à la fin du match, quand «le stade reste seul et le supporter aussi retourne à sa solitude, le moi qui a été nous: le supporter s’éloigne, se disperse, se perd, et le dimanche est mélancolique comme un mercredi des cendres après la mort du carnaval».