Sans surprise, la confrérie du Ballon d'or a élu celui qui, dans l'industrie florissante de l'engouement, sert au mieux ses intérêts, Ricardo Izecsson Santos Leite, malencontreusement rebaptisé Kakà. Le fin mot (si l'on peut dire) de l'histoire n'est même plus secret: le petit frère du prodige butait sur le «ca» de Ricardo et, malgré ses tentatives répétées, il n'a jamais franchi l'écueil. «J'ai grandi avec ce nom, commente le mal nommé. J'y tiens, car il vient de ma famille. Et je ne peux plus en changer.»

Dès son transfert à l'AC Milan, Luciano Moggi, président de la Juventus, excluait «qu'un patronyme aussi ridicule» puisse signer le moindre contrat avec lui, argument qui n'a pas laissé insensible son propre gardien, Buffon...

La tête et les jambes

Mais le Ballon d'or, pour s'affranchir du mécanisme collectif, a surtout primé des talents complets et disproportionnés, largement éhontés. Kakà, port altier et aisance déliée, est un meneur de jeu offensif - plus exactement, pour les Italiens, un «trequartista», un 9 et demi - capable de rayonner dans des positions très excentrées, voire reculées. L'archange brésilien, 25 ans, sait instiguer et dribbler, régenter et marquer. Il a le coup d'œil, le coup de reins, le coup de pied. Et la tête aussi: jamais il n'a douté de ses talents providentiels, encore moins de sa capacité à les exploiter. Il est resté Kakà, conscient de sa singularité, digne du don que lui a conféré le Seigneur Tout-Puissant, avantageusement rebaptisé Dieu.

Le prodige fut de tout temps un enfant bûcheur, intelligent et poli, incarnation du gendre idéal, pénétré d'un zèle religieux à défroquer tous les clergés de la terre. Une main sur le cœur, une autre brandie vers le ciel, torse glabre surmonté d'un visage de poupin, l'artiste dédie ses buts au Créateur. Il a eu un jour cette allégeance célèbre: «Oui, si Jésus me le demande, pour évangéliser davantage, je serais heureux d'arrêter ma carrière, de sacrifier le don que j'ai reçu de savoir jouer au football pour imiter la foi d'Abraham qui, lui, était prêt à immoler son fils Isaac.» Jésus ne s'est pas encore manifesté. C'est donc qu'il aime le football.

Le CV du gendre idéal

Sur l'autoradio de ses grosses cylindrées, Kakà écoute des cassettes de cantiques et de prières. Sur la terrasse du Picanha's, il ne lit jamais La Gazzetta dello Sport, pour éluder le débat, mais la Bible, pour l'élever. Il ne comprend pas que ses fans le vénèrent, et les renvoie à Dieu. Avec ses premiers émoluments, il a payé de hautes études à son frère - c'est donc qu'il n'est pas rancunier - et, à peine adulé, il est devenu ambassadeur des Nations unies contre la faim.

Sans doute que le Ballon d'or, pour fabriquer des épopées romanesques, l'aurait préféré en gamin des favelas, sorti du caniveau et, touché par la grâce, parti gagner sa vie balle au pied, sur les terrains du mercantilisme galopant. Hélas (si l'on peut dire), Kakà n'est pas pauvre: il est issu de la middle class brésilienne, sans fratrie innombrable ni incongruité notoire. Parents ingénieur et prof de maths. Quartier chic, éducation bourgeoise. Gendre idéal jusqu'au bout du CV.

Kakà, pour l'hygiène mentale, ne s'interdit pas quelques sorties en boîte, avec ses compatriotes de l'AC Milan. Il n'exclut pas non plus de quitter le Calcio si, ces prochains dimanches, les violences périphériques continuent de heurter son bon sens chrétien. Tout semble lui rappeler que la Fin est proche. «Regardons simplement autour de nous; le climat, les tremblements de terre», explique-t-il, tout sourire. Qu'à cela ne tienne: dans le football comme dans la vie, après tout, la fin du monde n'est jamais qu'un perpétuel recommencement.