Aix-la-Chapelle, l’histoire au galop

Saut d’obstacles Le terrain est le plus mythique des sports équestres

Il accueille dès mercredi les Championnats d’Europe

Se battre pour un titre européen est déjà une belle perspective en soi. Mais, pour les cavaliers d’obstacles qui s’affronteront dès mercredi, le privilège sera double: ils se mesureront sur la piste la plus mythique des sports équestres: celle d’Aix-la-Chapelle. Un lieu que tous les cavaliers ont rempli de rêves et de fantasmes depuis leurs premiers galops et où chaque obstacle est parrainé par un panthéon de dieux équins.

Pénétrez dans les gradins d’Aix-la-Chapelle et vous serez d’abord frappé par la rumeur de la foule. Les immenses tribunes qui encadrent le stade de saut peuvent accueillir 45 000 spectateurs, un record dans les sports équestres. Et chaque année, lors du Grand Prix annuel, on ne trouve pas un siège de libre. Il faut entendre la multitude prendre son souffle au moment où un cheval s’envole sur l’ultime obstacle d’un barrage. Puis laisser éclater sa joie au moment d’acclamer son nouveau vainqueur.

Demandez au champion olympique Steve Guerdat pourquoi le concours tient une place à part dans le calendrier, il vous regardera avec des yeux ronds. «C’est le plus gros concours de l’année, il fait partie de l’histoire… C’est comme jouer une finale de Champions League à Liverpool, c’est Aix-la-Chapelle.» Il y a des évidences qui ne se discutent pas, et l’une d’elles est la place de ce lieu dans le cœur des cavaliers. On peut le comparer à Wimbledon pour le tennis, à Monaco pour la Formule 1, à New York pour le marathon.

Les noms de tous les vainqueurs depuis le major Lotz en 1927 sont écrits en lettres d’argent sur la tour de la tribune du jury. Les cavaliers passent devant en entrant en piste et ils savent pourquoi ils vont affronter ces parcours terrifiants. La tribune principale abrite également un Hall of Fame, où les fers des plus célèbres athlètes à quatre jambes sont coulés dans des étoiles hollywoodiennes, et un musée qui exhibe comme autant de trophées les bottes du père de l’équitation allemande, Hans Günter Winkler, la toque de la championne britannique de concours complet Zara Phillips ou la selle de «la jument du siècle», Ratina Z.

Le musée comporte aussi ses ­absents. Ce sont les maudits d’Aix-la-Chapelle. Ceux qui ont galopé en tête du classement mondial, remporté l’or olympique, mais ont échoué au pied des oxers de la piste aixoise. «Ici, certains chevaux grandissent et d’autres rapetissent de 10 centimètres», professe le cavalier allemand Christian Ahlmann.

Mettez-vous dans la tête de ces équidés et longez les petits couloirs herbeux entourés de haies, contournez la tour du jury et pénétrez soudain dans ce stade grand comme deux terrains de football sous les acclamations de 45 000 spectateurs… Le tableau a paralysé Baloubet du Rouet. L’incroyable étalon de Rodrigo Pessoa a signé de terribles contre-performances à Aix-la-Chapelle. «Top Gun était champion olympique, mais il n’a jamais fini un parcours sur ce terrain», raconte Philippe Guerdat, le père de Steve et sélectionneur de l’équipe de France. «La deuxième fois, sous la selle de Franke Sloothaak, il n’a même jamais voulu approcher le numéro un. Ensuite, ils n’ont plus essayé.»

Le cavalier jurassien se souvient de sa première participation à ce concours, dans les années 80. «C’était un peu comme aujour­d’hui. Les tribunes n’étaient pas couvertes, mais il y avait déjà autant de monde. C’était impressionnant car il y avait une atmosphère différente que sur les autres concours. Il y avait aussi beaucoup d’obstacles naturels. Aujourd’hui encore, c’est plus haut et plus large qu’ailleurs. Ce serait une erreur de faire venir ici des jeunes trop inexpérimentés.»

Effectuer la reconnaissance du parcours permet de se faire une idée de l’ampleur de la tâche. Elle est herculéenne. Des oxers plus larges que hauts, sur lesquels la deuxième barre paraît inatteignable, des triples abordés en montée dans un enchevêtrement de barres diabolique ou, au contraire, des barrières qui paraissent si vides et si légères qu’un souffle les jetterait à terre. Il faut trouver son rythme dans les longues galopades du terrain en herbe. «Il ne faut pas se laisser avoir par la taille du terrain et bien attendre le premier obstacle», confie le jeune Martin Fuchs, qui a participé cette année pour la première fois au Grand Prix. «J’ai toujours rêvé de monter ici. Mais un jour, je gagnerai.»

On n’oublie pas sa première participation à Aix-la-Chapelle. Steve Guerdat s’en souvient encore parfaitement: «J’étais très impressionné. Chaque siège était plein et toutes les autres disciplines se déroulaient autour. C’est vraiment la grande fête du cheval. C’est presque aussi important et aussi difficile qu’un championnat.» Car, en plus du saut et du dressage, le lieu accueille aujourd’hui au sein d’un même événement de l’attelage, du concours complet et de la voltige, qui ont chacun leur terrain et leurs règles spécifiques. C’est ce qui a valu au rendez-vous la dénomination de Weltfest des Pferdesports, fête mondiale des sports équestres, en toute simplicité.

Cette piste a vu défiler près d’un siècle d’équitation, des colonels en pantalons bouffants bien calés au fond de leur selle jusqu’au barrage de 2015 remporté par le numéro 1 mondial Scott Brash. L’événement remonte à 1898. Il était à ses débuts composé de courses organisées par les fermiers et les notables de la région. Le rendez-vous a pris de l’importance et déménagé en 1920 dans son lieu actuel. Le saut d’obstacles, la Coupe des nations puis le dressage rejoignirent l’événement. Avant la Deuxième Guerre mondiale, Aix-la-Chapelle est déjà la plus importante compétition du monde équestre et attire 120 000 personnes sur l’ensemble de son concours annuel. Sept joutes européennes et cinq championnats du monde ont déjà été organisés sur ce terrain, sans oublier les Jeux équestres mondiaux de 2006.

Les écuries en briques et le stade de dressage d’une capacité de 6000 places accueillent des compétitions tout au long de l’année. Mais la piste de saut n’est ouverte qu’à la crème de l’obstacle lors du concours international annuel. «Seule l’élite a le droit de fouler l’herbe sacrée», professe le directeur du comité d’organisation, Frank Kempermann. «Jamais je n’organiserai de compétition amateurs ici.» Inutile également, pour les cavaliers fortunés, d’espérer acheter leur participation avec une table VIP comme c’est le cas sur de nombreux concours.

Le budget de la manifestation est de 15 millions d’euros lors d’une édition normale, sans compter les importants investissements réalisés dans les infrastructures. La crise n’a pas inquiété les organisateurs. Certains sponsors sont présents depuis 60 ans, comme la Deutsche Bank, et les réductions de budget se sont faites ailleurs. On ne touche pas à la légende.

Le public aussi est spécial. Il y a les amoureux des sports équestres venus de loin, bien sûr, les têtes couronnées. Mais la fête du cheval est surtout une tradition pour de nombreux habitants de la région qui réservent leur place d’une année sur l’autre, toujours la même. «Certains spectateurs ont inclus leur siège dans les tribunes dans leur testament, dit Frank Kempermann. Il fait partie du patrimoine de la famille.»

C’est à ce public qu’on doit sans doute la tradition la plus attachante et la plus impressionnante d’Aix-la-Chapelle. Le dimanche, après une semaine de concours, les cavaliers défilent tous au pas et en musique dans le stade tandis que la foule agite des mouchoirs blancs. La tradition remonte à 1953. «C’est très impressionnant, confie Philippe Guerdat. Personne ne quitte le concours avant cette cérémonie, alors que, finalement, ce ne sont que des chevaux qui marchent au pas. C’est une attraction qu’on pourrait organiser partout ailleurs, mais ça ne marcherait pas. Les gens partiraient. Ici, tout le monde reste pour faire ses adieux aux concurrents et les remercier pour le spectacle sportif qu’ils ont offert.»

«Ici, certains chevaux grandissent et d’autres rapetissent de 10 centimètres»