Il n’a que 23 ans et se sent pourtant d’un autre temps. Il aurait bien voulu faire partie de ces défricheurs d’océans qui, compas et sextant à la main, parcouraient les mers à tâtons. «Certains me disent que je suis né 30 ans trop tard», avoue-t-il en se marrant. Alan Roura est un habitant des océans. «Quand on est né dedans, c’est difficile à expliquer… On n’est pas bien à terre et ça paraît normal d’être en mer.»

Depuis toujours, le bateau est sa maison et l’eau son horizon. Il fait ses premiers pas sur le logement familial flottant au Port noir, à Genève, et est encore enfant lorsque ses parents décident de larguer les amarres. «On ne savait pas si on partait pour un jour, un mois, un an… et au final ça a duré 11 ans», raconte son père. Onze ans à bourlinguer sur les océans, «la plus belle école de la vie».

Difficile, dès lors, de ne pas prendre le large. Une vocation. Nourrie par les longues traversées en double avec son paternel, comme celle du Pacifique, mais aussi initiée par une rencontre. Alors que le voilier familial est aux Canaries, le jeune garçon découvre, émerveillé, la flotte de la Mini Transat (course transatlantique en solitaire sur des monocoques de 6,50 m) qui fait escale avant de mettre le cap sur le Brésil. Et du haut de ses 8 ans, Alan lance à ses parents: «Un jour, je ferai ça!»

Promesse tenue. Avec le plus petit budget de la flotte, il réussit l’exploit, en 2013, à tout juste 20 ans, de se hisser à la 11e place de cette épreuve mythique, véritable tremplin de la course au large par où sont passés les plus grands noms de la voile. Pour Alan, la navigation en solitaire s’impose alors comme une évidence. «Il n’y a pas de mot pour décrire ce qu’est la mer à mes yeux, dit-il. C’est tout. C’est là où je suis bien, où j’aime être seul, où je réfléchis, où je dessine mes futurs projets, où je me ressource, tout simplement.» Et quelle que soit la monture, toujours ce sentiment d’humilité face à cette complice de toujours, à la fois attirante et terrifiante. «On n’a pas le droit de ne pas avoir peur de la mer, c’est la plus grande force naturelle. Quel que soit le bateau, le danger est partout et on doit la respecter. Mais la navigation solitaire procure une sensation de liberté assez incroyable. On est seul maître à bord. On a notre vie en nos mains à chaque fois.»

Porté par cette expérience fructueuse de la Mini Transat et soutenu par un petit groupe d’entrepreneurs vaudois, dont Stéphane Bise de la société Trianon, Alan Roura, un débrouille, un battant qui ne lâche jamais rien, décide de poursuivre dans cette voie. Trois ans plus tard, après une participation à la Route du Rhum et à la Transat Jacques Vabre en 40 pieds (monocoques de 12 mètres), il passe à l’échelon supérieur et met le cap sur le Vendée Globe. Pour accomplir ce rêve qui l’habite depuis qu’il a terminé la Mini Transat, il récupère l’ancien voilier de Bernard Stamm, le fameux «Superbigou» que le Vaudois avait confectionné de ses propres mains et à bord duquel il a connu ses heures de gloire. Evidemment, la monture accuse un peu le poids de l’âge. Et même si le monocoque de 60 pieds (18 mètres) sort d’un premier chantier où il a été contrôlé pièce par pièce et quelque peu modifié en vue d’être allégé, Alan Roura sait qu’il ne part pas pour gagner: «C’est sûr qu’il n’est plus tout jeune et qu’il ne pourra pas rivaliser avec les bateaux de la nouvelle génération qui ont des foils et vont très vite. Mais on est quand même six skippers avec des bateaux de l’ancienne génération. On va donc pouvoir bien jouer et livrer un match dans la course.»

L’avantage de «Superbigou»: il est de conception simple et légère. «Ce qui devrait permettre de rencontrer moins de problème qu’avec un bateau plus complexe. Bernard (Stamm) visait un bateau simple et performant et nous n’avons pas changé ça», insiste-t-il. Ce n’est probablement pas un hasard, tant sa philosophie de la course se rapproche de celle de Bernard Stamm. «Je me suis toujours dit que si un jour je participais au Vendée Globe, je voulais le faire avec ce bateau-là. Pas forcément parce que c’était celui de Bernard mais parce qu’il a des lignes magnifiques et que c’était un des meilleurs de sa génération. Je l’avais dans le viseur depuis mon arrivée de la Mini-Transat.» Un bateau robuste et physique qui n’effraie pas ce jeune homme tout en muscles. «C’est sûr qu’il est physique mais il est simple et ça c’est important pour un premier tour du monde.»

Dans un mois, il convoiera le voilier aux Canaries, d’où il prendra le départ d’une épreuve transatlantique qualificative pour le Vendée Globe pour décrocher officiellement son ticket. Avec ce tour du monde en ligne de mire, il n’y a pas que le bateau et le terrain de jeu qui passent à la taille au-dessus. Le budget aussi. Pour l’instant, il n’en a que le 30% et cherche donc un partenaire principal. Il compte pour ça sur la belle popularité du Vendée Globe, une course où tous les concurrents, jusqu’au dernier, sont salués par la foule et très médiatisés. Parce qu’ils font rêver. Et renvoient un peu aux navigateurs d’un autre temps.