Alentours de France, sur les traces de la caravane

Cyclisme La 7e étape du Tour de France entre Livarot et Fougères a drainé une foule immense et passionnée

Reportage aux abords de la course, entre caravane et peloton

Liliane et Maurice Havez, respectivement 82 et 86 ans, des anciens ferrailleurs, ont sorti leurs vieilles bicyclettes, des tandems, des bécanes rouillées de la Seconde Guerre mondiale et même un cadre de vélo offert à Maurice lorsqu’il avait 5 ans. Disposer ces reliques devant leur jardin leur a demandé deux journées pleines de travail avec l’aide des voisins. Leur rêve: que les hélicoptères du Tour de France montrent à la télévision leurs trésors. Hélas, ils ont appris ce vendredi 10 juillet que leur bourgade (La Bruyère-Fresnay) était trop proche de Livarot (Calvados), la ville de départ de la 7e étape. «C’est en direct à la télé bien après la Bruyère, on est vraiment déçu. Mais si vous voulez bien prendre une photo et montrer nos vélos dans votre journal…» suggère Liliane. Livarot-Fougères, 190 kilomètres, sous un soleil chaud. Les Livarotais appellent la Suisse normande cette région vallonnée et verte qui sent le fromage. Le Livarot, pâte molle à couleur orangée, et puis le Camembert, du nom du village de 200 âmes où Marie Harel l’a inventé en 1791. On rencontre Gilles, venu tout seul depuis Lisieux. Il a fait le déplacement, comme 47% des spectateurs, avant tout pour la caravane publicitaire, l’autre star de la grande boucle après le peloton. Joliment appelé «signe avant-coureur» par le journaliste et écrivain Eric Fottorino, la caravane part deux heures avant les coureurs. Ce cortège de 12 km comprend 160 véhicules, 600 personnes, 34 marques et 14 millions d’objets sont en tout lancés aux spectateurs. «J’ai promis des casquettes pour mes petits-enfants et je les ai», sourit Gilles. Sa technique: tenter de trouver un coin isolé, «ce qui concentre les dames des marques sur moi». Il ouvre une besace aux couleurs d’une marque de frites surgelées et en sort des crayons Bic, des madeleines, des ballons, des bonbons Haribo. Non loin de lui, un couple ronchonne parce que la caravane, «c’était mieux avant et plus généreux». Un véhicule au nom d’une marque de poisson passe. La dame boude: «Les poissons, ils les balancent jamais.»

Le long du parcours, rares sont les talus inoccupés. Les champs deviennent des parkings, les clôtures sont un peu forcées, l’ombre est recherchée. La plupart des personnes posent leurs chaises, tables et parasols sept heures avant le passage du peloton. C’est le cas d’une famille qui se fait appeler les Groseille. Deux couples et une ribambelle d’enfants. Le barbecue grésille, la bière coule et le drapeau normand flotte. Ils habitent Falaise, non loin de là. «Ce que l’on aime, dit l’un des hommes, c’est le spectacle qui vient chez nous, il y a des couleurs, des klaxons et c’est connu dans le monde entier. Après, quand ils sont passés, il n’y a plus rien et la vie redevient comme avant.» Son épouse complète: «Et c’est gratuit!»

Signe des temps, les radios sont moins ouvertes sur les bords des routes pour se tenir informé du déroulement de la course. Les passionnés peuvent désormais localiser sur Internet leurs coureurs favoris et leur classement grâce à un capteur posé sous la selle des vélos. Mais le déroulé de la course intéresse au fond peu le public. Celui-ci qui se met en scène est acteur du spectacle. On a vu donc le célèbre El Diablo (un Belzébuth qui harponne le ciel), des Obélix, des hommes préhistoriques, des Schtroumpfs, la CGT (syndicat) habillée de jaune qui distribuait des tracts, une manifestation très pacifique contre l’amiante, une autre contre l’installation d’une décharge, une annonce de la fête du cochon à Carrouges (ville jumelée avec Carrouge dans le canton de Vaud). Le tour ultramédiatisé est une vitrine pour tout le monde. Mais pas d’infirmier brandissant une seringue, images vues et revues les années de dopage. On en parle peu sur le parcours. Ne pas gâcher le plaisir. Oser croire que tout va bien désormais. A la Baroche-Gondouin (Mayenne), un homme tend un verre de cidre, spécialité de la région. «Ça, c’est une autre forme de dopage!» crie-t-il. A Livarot, un supporter portugais regrettait tout de même le temps des forçats de la route comme son compatriote Joaquim Agostinho, qui en 1979 est devenu favori du Tour parce qu’il était propriétaire de génisses et qu’il avait dû parcourir 90 kilomètres à vélo dans la montagne pour retrouver son cheptel. «Il a fait ça en trois heures. L’histoire a impressionné tous ses rivaux», raconte-t-il.

Au Haras du Pin, site somptueux (haras national), ça monte et la foule est agglutinée. Public essentiellement français contrairement aux étapes des Pyrénées ou des Alpes. Des Belges cependant, des Néerlandais, des Danois et des Britanniques venus pour Chris Froome (qui au terme de l’étape revêtira le maillot jaune) et Mark Cavendish (qui gagnera l’étape au sprint). Une journée anglaise après les victoires allemandes. Et les Français? On attend ici le régional de l’étape, Jean-Claude Bagot, mais il finira dans les profondeurs du classement. Mais ils ont vu Daniel Teklehaimanot, cycliste érythréen, («Un noir», bruissaient les bords de route) qui a gravi en tête les côtes de la région, avec son maillot à pois rouges de meilleur grimpeur. Le Temps l’avait rencontré lors du Critérium du Dauphiné. Il réitère ses belles performances sur les routes normandes, puis bretonnes. «Les Bretons, le nez dans le guidon», a scandé un supporter muni du drapeau noir et blanc. A Fougères, ils étaient des dizaines de milliers à attendre le peloton mais aussi Bernard Hinault, la légende bretonne (cinq fois vainqueur de la grande boucle) de retour au pays dans une voiture officielle. Il fut le plus applaudi.

«Ce que l’on aime, c’est le spectacle qui vient chez nous, il y a des couleurs, des klaxons et c’est connu dans le monde entier»