Il s'est peut-être imprégné des considérations mystiques de Tertullien: «Rien ne plaît davantage à Dieu que la maigreur du corps.» A moins qu'il ne se soit plongé dans La Physiologie du goût d'Anthelme Brillat-Savarin, qui écrivait en 1825: «Oh Jésus! s'exclameront mes lecteurs. Oh Jésus! Ce professeur est un scélérat […] Il nous prive des patates et des maccheroni! Je leur réponds avec mon visage le plus sévère. Mangez donc! Devenez adipeux. Devenez laids, lourds et asthmatiques et mourrez noyés dans votre gras.»

Toujours est-il qu'Alessandro Petacchi s'est astreint à un régime de moine tibétain cet hiver: «J'ai renoncé au fromage, au chocolat et à mon point faible: la Nutella.» En montant sur la balance, un sourire narquois s'est dessiné sur ses lèvres roses: 73 kilos, quatre de moins que l'an dernier. Miracle! Le meilleur sprinter au monde est brusquement devenu grimpeur. Un sacrifice pour affronter le final de Milan-San Remo en véritable protagoniste, se faire piloter par ses équipiers zélés sur la Via Roma et triompher à 70 km/h, fidèle à son surnom bionique: «Ale-Jet». Le Grand Prix de Donoratico, deux étapes de la Ruta del Sol, Trophée Puig, trois étapes du Tour de Valence plus le classement final, deux étapes de Tirreno-Adriatico: le sulfureux «Peta» a déjà collectionné onze victoires en ce début de saison, 88 au total dans sa carrière. «Attention! ma véritable carrière n'a commencé qu'en 2000», précise-t-il, pointilleux.

Véridique: de 1996 à 2000, Petacchi était un champion qui s'ignorait. De son passage sous l'atroce maillot orange fluo de la formation Scrigno, on ne retrouve qu'une seule trace, une étape de l'exotique Tour de Malaisie, Kuantan-Mersing, dans laquelle il s'imposa après… s'être échappé. Il «doit tout» à son directeur sportif Giancarlo Ferretti, le Sergent de fer, qui lui a présenté son «préparateur», Luigi Cecchini, l'alchimiste de Lucca qui métamorphosa le gregario en leader. Aujourd'hui, Petacchi écrase la concurrence, gagne avec désinvolture, triomphe en pointant avec rage son index sur son torse, comme pour réaffirmer sa supériorité qui laisse pourtant le public indifférent. On continue en effet de lui parler de son éternel rival, Mario Cipollini, qui reste le plus charismatique. «Changez de disque s'il vous plaît», répond-il lorsqu'on le taquine sur leur rivalité, agacé par tant d'ingratitude et d'incompréhension.

Petacchi est prisonnier. Prisonnier de son masque triste qui ferait passer Buster Keaton pour un clown, de son apathie qui oblige parfois ses équipiers à lui demander de bien vouloir disputer le sprint alors qu'il paresse en queue de peloton. Il est prisonnier de son regard vide comme ceux des portraits de Modigliani, de son affligeante banalité et de sa dialectique insipide. Si, selon le chercheur français Damon Mayaffre, le langage de Jacques Chirac est l'un des plus riches d'Europe avec 1 544 505 mots différents en 816 discours, celui de Petacchi, lui, se résume à une formule éculée de six mots: «Je tiens à remercier mes équipiers.» Et puis? Basta. Il a commencé à pédaler à 13 ans, après avoir vu son idole, Beppe Saronni, devenir champion du monde à Goodwood. «Ce jour-là, dans l'euphorie, j'avais détruit le canapé», se souvient Alessandro, qui vit aujourd'hui à Massa Carrara dans un appartement spacieux comme ceux des revues d'architecture.

On l'appelle «le sprinter gentleman». Il déteste prendre des risques et en faire courir aux autres. Il abhorre les comportements incorrects dans l'emballage final au point de déclarer un jour: «J'ai peur de sprinter.» Lorsque le stress devient insupportable, il enfile des cuissardes et s'immerge dans un torrent pour pêcher toute la journée: merci de ne pas le déranger. Cet hiver, il s'est marié avec Anna Chiara, une fille mystérieuse rencontrée dans une boîte de nuit de la côte toscane: invitée par Mario Cipollini pour fêter son titre mondial en 2002, elle est repartie avec Alessandro. Peut-être sa plus belle victoire sur le Casanova du peloton: «Anna, elle se couchait à l'aube et allait à la plage l'après-midi, elle a dû changer pour vivre avec moi.» Mais, dès qu'il pose ses trois téléphones portables, Petacchi aime surtout converser avec son perroquet tropical Koky, caresser ses chats Romeo et Sissi ou jouer avec son furet Trilly. Un peu de tendresse avant de se replonger dans ce monde de brutes où, après 250 kilomètres, on exige de lui la perfection pendant dix secondes, interminables dans un sprint, impalpables dans une vie.