Marche

Alex Schwazer se relève avec l’aide de Sandro Donati, l’entraîneur qui l’avait fait tomber

Après une longue suspension pour dopage, le marcheur italien tentera le 8 mai à Rome d’obtenir sa qualification olympique sur le 50km, aidé par celui qui avait précipité sa chute mais qui a cru à sa rédemption

Rome, quartier Sacco Pastore, une zone résidentielle de la capitale italienne entourée par une large boucle du fleuve Aniene. Le long de la via Nomentana, entre de hauts immeubles en briques rouges des années 50, se tient un hôtel où vit depuis plus d’un an Alex Schwazer. Le marcheur, champion olympique sur 50 km à Pékin en 2008, y a établi son QG pour être près de son entraîneur Sandro Donati. Nous rencontrons ce dernier dans son salon, un après-midi du 28 avril. Donati est un employé à la retraite du Comité olympique italien. Il y travaillait en tant qu’entraîneur et chercheur. Au cours sa carrière, terminée par une mise au ban, il a dénoncé les magouilles de son ancien employeur et celles du sport italien, notamment dans deux livres: Campioni senza valore (1986) et Lo Sport del doping (2012). Ces ouvrages pointent sans concession l’hypocrisie des hautes instances du sport italien.

En 2012, Sandro Donati alerte l’Agence mondiale antidopage sur le cas suspect d’un athlète italien: Alex Schwazer. «J’avais envoyé un mail car il me semblait bizarre que cet athlète, avant les grands rendez-vous sportifs, passe du temps tout seul en Allemagne…», explique Donati en sirotant son café. Alex Schwazer, contrôlé positif à l’EPO, tombe dans les filets de l’anti doping à la veille des JO de Londres, où il aurait dû défendre son titre. «Alex a alors subi une disqualification dure et sans remise de peine, alors que celle-ci est prévue par le code mondial anti dopage pour les individus qui coopèrent, reprend Sandro Donati. Il a tout avoué et c’est pour cela que j’ai accepté sa proposition de collaboration. Il croyait en moi et me voyait aussi comme une garantie de moralité. Demain, c’est un jour spécial pour lui, sa disqualification prend fin. Il est assez dur avec lui-même et vous verrez qu’il dira que c’est un jour comme un autre, mais le soir on trinquera au présent et au futur radieux qui l’attend, sans dopage!»

Revenir plus fort, proprement

Sandro Donati a mis à sa disposition une véritable équipe de professionnels reconnus dans leurs métiers. Il y a l’hématologue Ronci, le biochimiste d’Ottavio, le nutritionniste Giampietro, le traumatologue Petrucci, le posturologue Renato Marino, et le coach de la marche Mario De Benedictis. «Tous ont pris à cœur le projet d’Alex: revenir plus fort qu’avant, proprement, et se qualifier pour Rio. Toutes ces personnes travaillent bénévolement. Alex se paie le reste: hôtel, resto, voyages, contrôles anti-dopage, jusqu’aux chaussures puisqu’il n’a plus de sponsor.»

«Schwazer, honte d’Italie»

Le cas de Schwazer a déchaîné les passions au-delà du monde sportif en Italie, entre ceux qui veulent lui laisser une deuxième chance et ceux qui voudraient le voir disparaître de la circulation. Le soir même, une nouvelle polémique éclate au sujet de sa convocation en équipe nationale pour la Coupe du Monde de marche, ce week-end à Rome. Le sauteur en hauteur Gianmarco Tamberi, tout récent champion du monde indoor à Portland, écrit sur son profil Facebook: «Schwazer, honte d’Italie, nous ne le voulons pas dans l’équipe des Azzurri.» «Je crois que c’est encore un coup bas que les opposants de Schwazer et les miens ont orchestré pour nous miner le moral, commente Donati en regardant le compte Facebook de Tamberi, bourré de messages contre le sauteur. Ces déclarations haineuses lui sont revenues comme un boomerang. Les gens ont maintenant compris la démarche de Schwazer. Tamberi est jeune et derrière lui se cachent des personnalités du sport italien qui me détestent et qui donc détestent Alex maintenant.»

Vendredi 29 avril, le dernier jour de disqualification, terme de trois ans et demi de souffrance psychologique pour l’athlète originaire d’une vallée du Haut-Adige, à la frontière avec l’Autriche. Le programme du matin est une séance de 2h45 sur des petites routes perdues dans les bois, à une quarantaine de kilomètres de la capitale. «Aujourd’hui on a de bons rapports avec la Fédération (Fidal) et le Comité olympique italien (Coni), explique Donati en attendant Schwazer. Je ne sais pas s’ils ont compris notre démarche ou s’ils veulent juste donner une chance à un athlète de très haut niveau qui pourrait ramener une médaille à l’athlétisme italien moribond.». La Fidal a notamment changé d’avis grâce à des tests officieux organisés par Donati et ses collaborateurs, un lors d’un 10 km sur piste bouclé en 38’02’’ en septembre dernier et un autre lors d’un 20 km dans le quartier de Sacco Pastore, terminé en 1h18’56’’, temps meilleur que celui du vainqueur des derniers mondiaux de Pékin.

«C’est déjà une victoire»

Alex Schwazer arrive enfin. Le grand gaillard blond nous serre la main franchement avec un léger sourire. Vêtu d’un vieux cuissard noir et d’un polaire de la même couleur, il s’assoit à côté de son coach. Il commente d’abord la nouvelle du jour: «Tamberi, je ne le connais pas personnellement. Je pense que cette déclaration ne me fait pas de bien, mais à lui non plus. Elle met du stress à tout le monde. En ce moment je dois rester optimiste, penser aux gens du quartier qui m’ont beaucoup aidé et qui me manifestent leur amour comme si j’étais né ici.» En effet, à Sacco Pastore, force est de constater que tout le monde connaît le marcheur et le soutient à sa façon, même le pizzaiolo chez qui il a ses habitudes.

Sur le lieu de l‘entraînement, un joggeur du coin lui tiendra compagnie (en courant) pendant deux heures. Le long du parcours, il reçoit des encouragements de nombreux cyclistes mais aussi quelques insultes provenant d’une camionnette blanche qui sort d’un chantier. A la fin de la séance, Donati lui demande la moyenne de ses pulsations cardiaques pendant l’effort. «Je vais te le dire, mais avant essaie de deviner…» «121», essaye Donati, amusé; «Bravo, 122-129», révèle avec un sourire le marcheur, content de ses sensations. Sandro Donati sait que le pari est déjà gagné. «Alex aurait pu terminer comme Pantani. Le voir marcher, au meilleur niveau de sa carrière, sans qu’il ne prenne plus d’antidépresseurs, c’est déjà une victoire, pour nous et pour sa famille.»


Au tour des médecins

Les conséquences judiciaires de l’affaire Schwazer ne sont pas terminées. Dans le procès pénal, clôturé avec une condamnation à 8 mois et 6000 euros d’amende, le marcheur a mis en cause les deux médecins de la fédération italienne d’athlétisme (Fidal) de l’époque, en déclarant qu’ils étaient au courant de ses pratiques. C’est donc au tour de Giuseppe Fischetto et Pierluigi Fiorella de passer devant le juge à Bolzano, la capitale régionale du Haut-Adige. Bien que démissionnaire de la Fidal, Antonio Fischetto figure encore dans l’équipe des consultants médicaux de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF). Il a même été nommé par l’IAAF délégué médical pour le contrôle antidopage à la Coupe du Monde de marche à Rome. «Ce choix est pour le moins inopportun», déclare Sandro Donati, qui s’est permis de communiquer à l’IAAF son «désarroi». «Ils m’ont assuré que tout se passerait selon les règles.»


Repères

1984

Naissance d’Alex Schwazer le 26 décembre à Vipiteno (Sterzing en allemand)

2004

Débuts sur le 50 km marche

2008

Champion olympique aux Jeux de Pékin

2012

Contrôlé positif à l’EPO à la veille de son départ pour les JO de Londres

2013

Suspendu pour 3 ans 1/2 par le Tribunal national antidopage italien et condamné au pénal à 8 mois et 6000 € d’amende

2015

Début de sa collaboration avec Sandro Donati. Déménagement à Rome

2016

Fin de sa disqualification le 29 avril. Il tentera de décrocher sa qualification pour les JO de Rio le 8 mai lors de la Coupe du Monde de marche à Rome

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